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ÉDITO : Les femmes portent-elles la paix ?
par Gisèle Halimi
Question souvent débattue, guère tranchée. Certains
se hâtent de répondre par l’affirmative, au nom de
la « nature », qui engendre l’essence
féminine. Les féministes savent que les comportements
masculin et féminin ne sont pas liés à la « nature »
mais à des schémas sociaux attachés à perpétuer,
à reproduire une culture (patriarcat) qui a fabriqué la
discrimination subie par les femmes. Cette explication, nous la rejetons.
Les différences – on le sait – sont dans
la culture au sens le plus large. Organisation de la société,
lois, traditions, éducation, ségrégation…
Tous ces paramètres qui font du vécu des femmes une expérience
en « creux » par rapport à celle des hommes.
Domine un rapport de forces, dans le quotidien privé comme public,
qui défavorise les femmes. Dans tous les domaines règne
la supériorité masculine. Dans ces conditions se battre ?
Avec la quasi certitude de ne pouvoir l’emporter ? Inutile
et douloureux. Alors elles discutent, raisonnent, tentent le compromis.
Ce qui n’exclut ni le refoulement, ni l’humiliation, ni
la frustration et la souffrance. En attendant des jours meilleurs. Mais
la guerre, à quoi bon ? Ce qui les conduit à y voir,
dans la guerre, un fait masculin par excellence (agressivité =
virilité = guerre). Ernst Junger affirme que la guerre révèle
l’homme par une sorte d’initiation extatique et Gaston Bouthoul
écrit (« Traité de Polémologie »).
« S’il est une ligne de démarcation à
peu près absolue entre les activités des deux sexes, c’est
la guerre. » Notre invitée Françoise Héritier
semble adopter ce point de vue (lire l’interview
de Françoise Héritier).
Il est clair que la guerre et ses « valeurs »
- hiérarchie et autorité militaires notamment -
découlent culturellement du patriarcat. Comme est clair le constat
que les femmes subissent plus que les hommes, et en priorité,
les violences des guerres, depuis qu’elles frappent les civils
et épargnent le plus souvent les armées. La guerre chirurgicale
disent-ils. Et même la guerre propre, ajoutent certains. Bombardements,
famines, assassinats collectifs, viols, pillages, tel est le lot des
femmes à l’arrière. L’absurde et cruel cortège
des réfugiés ne compte que des femmes et des enfants.
Au point que l’ONU a dû légiférer pour les
protéger « spécifiquement »(1).
Les femmes se sont cependant engagées dans certaines guerres :
les guerres de libération. Aux côtés des hommes,
elles ont lutté contre le fascisme, le nazisme. Aucun dialogue,
aucun compromis n’était alors possible. Et l’enjeu
engageait l’humanité entière, la vie et la dignité
des hommes et des femmes.
Au Moyen-Orient, les Palestiniennes se font kamikazes. Elles choisissent
de mourir – et de tuer – pour témoigner.
Depuis des années, des femmes israéliennes « les
femmes en noir », avec un courage qui force le respect, manifestent
pour la paix et l’évacuation des territoires occupés.
Malgré les menaces et l’opprobre de la majorité
de leurs compatriotes (lire l’interview de la ministre palestinienne
des droits des femmes et notre dossier page ...). Je me souviens aussi
de ce grand colloque international organisé à l’UNESCO
par CHOISIR où une ministre palestinienne – Hanane
ASHRAOUI – et une députée israélienne
– Yaël DAYAN – se sont embrassées
publiquement après avoir reconnu leurs convergences pour une
paix jamais construite encore.
Exemple suivi en Bosnie, en Corse, en Russie (Tchétchènie).
En Algérie contre la guerre civile déclenchée par
les musulmans intégristes. En Colombie contre les guérillas
révolutionnaires et les assassinats du cartel de la drogue…
Les femmes tentent d’inverser le rapport de forces par une sorte
de capacité à s’adapter, à nouer des relations
avec l’autre ou, s’il est l’ennemi, pour dialoguer,
faire vivre la vie. Certaines statistiques sont éclairantes.
(Pour la bombe nucléaire : 66 % des Français,
49 % des Françaises). Et d’autres plus récentes :
lors de la guerre du Golfe en 1990, se sont opposés à
la solution militaire en France 36 % d’hommes et 54 %
de femmes.
Que certaines femmes dirigeantes d’Etat – Mesdames
Thatcher, Butto, Gandhi ou Golda Meir... – se soient révélées
comme des clones guerriers des hommes n’infirme en rien l’analyse.
Ces femmes, pour parvenir au sommet des responsabilités, ont
dû faire la preuve qu’elles étaient interchangeables
avec leurs homologues masculins. Au prix, quelque fois même, d’une
surenchère. Je pense à la mort terrible de Bobby Sand
et des autres jeunes grévistes irlandais de la faim, en 1981.
Il n’empêche, la question mérite encore discussion.
Même s’il semble qu’à la guerre, choix masculin,
les femmes opposent généralement un engagement pour la
paix.
(1) Convention ONU
sur la protection des femmes et des enfants dans les conflits armés
(14 décembre 1974).
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ENTRETIEN :
Françoise Héritier, du Collège de France
Anthropologue, choisie par Claude Lévi-Strauss
pour lui succéder, Françoise Héritier est l’auteure
de deux ouvrages sur les rapports du masculin et du féminin,
Masculin/féminin - La pensée de la différence
et Masculin/féminin - Dissoudre la hiérarchie.
C’est après vingt ans de travaux sur les questions de parenté
qu’elle a découvert les raisons de la suprématie
masculine.
CHOISIR : Vous êtes la deuxième femme, après
Jacqueline de Romilly, à entrer au Collège de France.
Quel a été l’accueil de vos collègues ?
FRANÇOISE HERITIER : Les professeurs du Collège de
France étaient des hommes intelligents et courtois. Cela n’a
pas empêché certains, lors de mon élection,
de barrer mon nom, par principe, du seul fait que j’étais
une femme. Je pense que j’ai toujours été
considérée comme leur égale, intellectuellement
Cependant, j’ai souvent senti, derrière la courtoisie,
quelque chose de l’ordre de la condescendance.
Lors d’une réunion organisée par Georges Duby, la
question de l’enregistrement de nos débats s’est
posée. Georges Duby a proposé que quelqu’un prenne
des notes pour garder une trace de ce qui était dit. Nous étions
une vingtaine de professeurs présents et ils se sont tous tournés
vers moi, comme si ça allait de soi puisque j’étais
la seule femme. J’ai dit non, je ne suis pas programmée
génétiquement pour prendre des notes mieux que vous !
C’était de l’ordre du réflexe, même
dans un milieu d’hommes intelligents et capables de réfléchir.
Je crois pouvoir dire qu’en plus d’une vigilance
constante sur ses propres actes, il faut avoir une vigilance constante
sur ce genre de situation et ne jamais rien laisser passer.
Comme l’explique une sénatrice suédoise « la
toute première étape, où que l’on soit, c’est
de refuser le "service du café" ».
CH : Pouvez-vous nous expliquer votre cheminement vers
le féminisme ?
F.H. : Je n’appartiens à aucune organisation féministe.
Je ne suis pas militante. Je ne suis même pas une anthropologue
reconnue par les anthropologues qui travaillent dans ce que l’on
appelle les études de genre. J’ai été amenée
à travailler sur la question du rapport du masculin et du féminin,
et du rapport des sexes plus généralement, par une pente
intérieure due à la nécessité intellectuelle
de mes travaux. J’ai parlé pour la première fois
de « la valence différentielle des sexes »
dans un livre qui s’appelle L’exercice de la parenté
que j’ai publié en 1981, travail qui m’a valu la
médaille d’argent du CNRS en 1978.
CH : Il s’agit du concept clé de votre théorie
sur la domination masculine, comment l’avez vous établi ?
F.H. : Si à la base, on observe toujours la reconnaissance
des liens d’alliance et d’engendrement, il reste que la
parenté est une construction idéologique. Or, l’étude
des termes et de leur usage est extrêmement intéressante
de ce point de vue. Par exemple, dans certains systèmes, un homme
dispose d’un mot pour dire « mes frères aînés »
et d’un mot pour dire « mes frères cadets »,
mais il ne dispose que d’un seul mot pour dire « mes
sœurs » et ça veut dire « mes sœurs
cadettes ». Les sœurs aînées sont toujours
cadettes quel que soit leur âge réel. En revanche, une
femme dispose d’un mot pour dire « mes sœurs aînées »
et d’un mot pour dire « mes sœurs cadettes ».
Mais elle n’a qu’un seul mot pour décrire tous ses
frères et, qu’ils soient aînés ou cadets,
elles les appellent tous « mes frères aînés ».
L’ensemble des travaux que j’ai menés sur ce type
de question m’a conduite à établir une équation
que j’ai appelée la « valence différentielle
des sexes ». Le premier modèle de hiérarchie
ancrée dans toutes les sociétés est le rapport
parent/enfant. Il ressort de ce modèle universellement
accepté que ce qui vient avant est supérieur à
ce qui vient après. Et de façon subreptice, le
rapport homme/femme est entré dans ce schéma. On aboutit
donc à la formule suivante : parent/enfant ou aîné/cadet =
antérieur/postérieur = supérieur/inférieur =
homme/femme. Tout mon effort d’explication est d’analyser
pourquoi le rapport homme/femme est venu se greffer sur cette série
là. Après la question de la parenté, j’ai
étudié celle de l’inceste. J’ai essayé
de comprendre pourquoi les règles matrimoniales s’écrivaient
toujours au masculin. On dit qu’un homme ne peut pas épouser
telle ou telle femme. Mais il n’est jamais dit qu’une femme
ne peut pas épouser tel ou tel homme. En fait, les femmes ne
peuvent pas être des sujets de droit. Elles n’ont
jamais été des sujets de droit parlant dans les textes
historiques. Ce qui est vrai également sur le terrain.
CH : Comment expliquez-vous cette situation ?
F.H. : C’est à partir de ces deux grands questionnements
que j’ai été amenée à travailler sur
l’explication. Celle-ci se déroule en deux temps et m’oblige
à passer par les origines. C’est un « grand
récit ». L’idée est que les hommes - les
homo sapiens - ont cherché à donner du sens, c’est
le propre de l’humanité, à ce qu’ils voyaient,
c’est-à-dire eux-mêmes, leurs propres congénères
et puis naturellement tout le monde animal. L’observation et la
comparaison obéissent à des lois psychologiques qui sont
des lois immuables, à savoir que l’on va toujours de l’inconnu
vers le connu. Lorsque l’on voit quelque chose d’inconnu,
la seule manière de traiter cet objet, est de voir en quoi il
peut se rapporter à quelque chose que l’on connaît
déjà. On décompose en unités de plus en
plus fines jusqu’au moment où l’on tombe sur ce que
j’appelle des « butoirs pour la pensée »,
quelque chose qu’on ne peut pas décomposer. En s’observant,
en observant les autres et le monde animal, l’homme n’a
pu que s’apercevoir d’une chose fondamentale - un butoir
pour la pensée - une chose qui ne peut être maniée,
au-delà de laquelle on ne peut pas aller, une chose irrécusable.
C’est que toutes les espèces aussi différentes
soient-elles, sont parcourues par l’opposition du masculin et
du féminin. A mon sens, « masculin/féminin »
constitue la base conceptuelle fondamentale de nos systèmes de
pensée. Toutes les catégories dont on se sert
pour penser, opposent le même au différent. La raison à
l’instinct, le haut au bas, le sain au malsain, le supérieur
à l’inférieur, le dur au mou, etc. Dans toutes les
langues et toutes les sociétés, on ne procède,
pour penser, qu’à l’aide de catégories dualistes.
Je vous mets au défi de trouver une société qui
n’utilise pas de catégories dualistes qui ne soient greffées
sur la catégorie masculin/féminin caractérisées
socialement et culturellement par elle. Si je dis « rugueux
et lisse », on sait qui est rugueux et qui est lisse. Si
je dis « rationnel et instinctif », on sait qui
est rationnel et qui est instinctif. De plus, les catégories
masculines sont positives et les catégories féminines
sont négatives, et ça n’a rien à voir avec
le contenu objectif du doublet. Prenons par exemple le doublet « passif/actif ».
Dans nos sociétés, l’actif est relié à
l’activité, au public, à l’extérieur,
signe l’emprise sur les choses, il est associé au masculin
et se trouve valorisé. Le passif au contraire est signe d’attente.
On reçoit, c’est le corps creux, il est féminin
et dévalorisé. En revanche, en Inde, ce qui est passif
est associé au masculin et est valorisé. Ce qui est actif
est féminin et est dévalorisé. L’activité
est considérée en effet comme un bouillonnement déréglé,
alors que la passivité implique la sagesse de celui qui est arrivé
à se dominer lui-même, y compris dans le sexe, car l’homme
qui se domine peut retarder l’éjaculation.
CH : Pouvez-vous expliquer les raisons de la valorisation
du masculin et la dévalorisation du féminin ?
F.H. : La question de la valorisation tourne autour d’un
autre butoir pour la pensée, qui tient au fait que les humains
ont été confrontés à un problème
qui leur a paru d’une injustice criante, c’est que - toujours
dans cette problématique du même et du différent -
les femmes ont la capacité de faire leur même et leur différent
alors que les hommes, non seulement ne sont pas capables de faire leur
différent, mais en plus, sont incapables de faire leur même.
Pour se reproduire à l’identique, ils devaient passer par
un corps de femme. Il fallait donc s’approprier ces corps. Le
temps pour faire un enfant étant long - le temps de la grossesse,
de l’allaitement et quelques années d’élevage
pour que l’enfant soit autonome - il paraissait hors de question
de laisser le fruit des actes sexuels partir au bénéfice
de quelqu’un d’autre. Donc, les femmes devinrent une ressource
affectée uniquement à la reproduction. Le problème
des femmes, c’est cela. Tenues pour des ressources, elles sont
privées de droits, privées d’accès à
l’éducation et aux fonctions d’autorité qui
sont réservés aux hommes D’autant que les systèmes
de représentations attribuent aux hommes le moteur de mise en
place des enfants.
CH : Récemment vous avez jugé important
de prendre position en signant la pétition du magazine Elle
contre le port du voile à l’école. Est-ce justement
dans une logique de défense des droits de la femme ?
F.H. : L’essentiel pour moi, n’est pas le problème
de la laïcité, encore que je reconnaisse toute la noblesse
de cette approche. Pour moi le problème est un problème
d’égalité des sexes, de non-discrimination, mais
aussi du respect des lois républicaines. Les deux sont liés.
A partir du moment où on commence à revendiquer un apartheid,
on travestit complètement les lois républicaines. Si on
veut des piscines pour femmes, des places réservées aux
femmes dans les autobus, si on veut encore, pour des raisons religieuses,
que les filles n’aient pas accès à certains sports,
où à l’étude de la biologie moderne, cela
me paraît attentatoire aux droits républicains. C’est
moins la question du voile que tous ces éléments qui sont
inacceptables.
Dans des conférences auxquelles je participe, je suis parfois
confrontée au refus de penser, de la part des jeunes filles,
qu’il y a encore des luttes à mener. Elles pensent que
tout cela c’est de l’histoire ancienne : la contraception,
on l’a, le droit à l’avortement, on l’a, la
parité, on l’a, on n’a plus qu’à s’imposer.
En fait, on commence à peine et ce sont des acquis fragiles.
C’est la raison pour laquelle j’ai accepté finalement
le principe d’une loi sur les signes extérieurs religieux.
Je crois qu’il est extrêmement facile de revenir en arrière,
que des positions extrêmes gagnent par tache d’huile et
que si on laisse l’idée s’implanter d’un apartheid
sexuel en quelque sorte naturel, avec infériorité des
femmes placées sous la tutelle et la protection des mâles
en général, le droit à la contraception et les
autres acquis seront vite retirés.
CH : Les concepts de droits de l’homme et de droits
des femmes sont considérés comme des concepts occidentaux
et dès que l’on milite en leur faveur en dehors de l’Occident,
beaucoup crient à l’ingérence.
F.H. : Ce serait une parfaite hypocrisie et un parfait égoïsme
de notre part, à nous les occidentaux, que de penser qu’une
évolution est achevée parce que nous nous sommes sortis
du plus gros de l’affaire. Nous ne pourrons considérer
que l’on est arrivé à l’égalité
entre les hommes et les femmes que le jour où elle concernera
les femmes de toutes les sociétés du monde. S’il
y a un universel, c’est le modèle archaïque dominant
et le fait que les femmes soient partout tenues en tutelle. Quand on
entend dire à ce sujet de l’égalité des sexes
« respectez notre culture », il faut entendre
« respectez le modèle dominant ». J’estime
que tous les individus de toutes les sociétés du monde
sont capables de faire ce que nous avons commencé à faire
petitement pour l’égalité entre les sexes. Je suis
mue par une idée universaliste, bien sûr et la confiance
dans la capacité des humains de faire ce même chemin.
Si nous avons commencé à ébranler le modèle
dominant quelque part, les autres peuvent l’ébranler également.
C’est une évolution nécessaire des esprits
qui doit être relayée par de multiples actions. C’est
pour cela que je plaide y compris chez nous pour ce travail constant
qu'est la vigilance sur soi-même et sur le discours. Il faut veiller
à ne rien laisser passer.
CH : Comment avez-vous réagi au dernier livre d’Elisabeth
Badinter ?
F.H. : Pour moi, elle souscrit au modèle archaïque
dominant, en jugeant que la pulsion sexuelle masculine est irrépressible.
Pourquoi serait-ce la seule pulsion qu’il serait impossible de
maîtriser ? L’expérience historique et ethnologique
montre que les hommes peuvent la maîtriser tout comme les femmes.
A l’image d’autres pulsions, comme celle d’éliminer
physiquement ses adversaires ou de prendre le bien des autres. Ces pulsions
sont maîtrisées par l’individu et par la société
et contrôlées par la loi.
Propos recueillis par Gisèle Halimi, Martine Houyvet et
Sophie Vacher.
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Entretien avec Zahira Kamal
Ministre palestinienne des Droits des femmes, elle
donne à CHOISIR sa première interview.
Le 12 novembre dernier, Zahira KAMAL a été nommée
Ministre chargé « des Affaires des femmes »
au sein de l’Autorité palestinienne. C’est une première.
A 59 ans, cette diplômée de Physique-Chimie (célibataire
et sans enfant) s’est engagée dans le combat politique
quand elle était étudiante. Aujourd’hui, elle affiche
une ambition pour son ministère : pousser les jeunes femmes
palestiniennes à entrer en masse dans la vie active et à
devenir « visibles » dans la société palestinienne.
CHOISIR : Vous êtes l’une des deux femmes
ministres du gouvernement palestinien d’Ahmad Koreï et la
première en charge des « Affaires des femmes » depuis
que l’Autorité palestinienne existe, cela veut-il dire
que Yasser Arafat a mis quelques années à se laisser convaincre
de l’importance de la cause ?
ZAHIRA KAMAL : (Rire). Ce n’est pas le problème de
Yasser Arafat, c’est le problème de tous les responsables
politiques et de l’état de préparation de la société.
Dès 1994 (NDLR : mise en place de l’Autorité
Palestinienne), des femmes engagées comme moi ont demandé
qu’il y ait un ministère ou tout au moins un comité
national pour les femmes. Les hommes politiques de l’époque
ont refusé. Nous avons persévéré. Et l’idée
s’est finalement imposée. Les femmes elles-mêmes
ont fait du « lobbying » car elles ont compris la nécessité
d’un tel ministère.
CH : Pourquoi vous à ce poste, avec votre profil
de scientifique ?
Z.K. : J’ai travaillé dans un collège de formation
des maîtres et tous les étudiants étaient des réfugiés.
Dont de nombreuses femmes qui, comme réfugiées, avaient
subi de fortes discriminations à tous les niveaux. J’ai
beaucoup appris sur elles. Et, par ailleurs, j’ai commencé
à militer au sein de la « Federation of Women’s Action
». Ensuite, au ministère du Plan où j’ai passé
sept ans, j’ai été chargée de plusieurs programmes
de développement social.
CH : Les hommes vous prennent-ils au sérieux comme
ministre femme ?
Z.K. : On me prend au sérieux depuis déjà
plusieurs années, depuis que j’ai été l’une
des dirigeantes du deuxième parti palestinien, le FDLP, dans
les années 90. Et quand vous dirigez un parti mixte, on vous
prend au sérieux. Comme ministre, j’ai des relations d’égal
à égal avec mes collègues. Ils écoutent
ce que j’ai à dire.
CH : Diriez-vous que la situation socio-économique
des Palestiniennes est pire que celle des hommes ?
Z.K. : Oui. Il y a un énorme fossé entre hommes et
femmes, en particulier économique. Dans le domaine de l’éducation,
45 % des étudiants sont des étudiantes mais le fossé
se creuse dans certaines matières et surtout lorsqu’on
atteint un niveau d’éducation élevé. Le problème
c’est que les jeunes femmes ne réinvestissent pas leur
savoir dans la recherche d’un emploi. Et du coup, l’emploi
féminin ne représente que 12 % du marché de l’emploi.
C’est le taux le plus bas du Moyen-Orient. Et c’est cela
que je veux vraiment essayer de changer. Car nous avons 66 % de la population
palestinienne qui vit en dessous du seuil de pauvreté. Il faut
que les familles comprennent que le niveau éducatif de leurs
enfants doit se traduire en termes d’emploi et de développement.
Parce que si les femmes restent économiquement dépendantes,
les discriminations continueront.
CH : Quel est le rôle spécifique des femmes
dans l’actuelle Intifada ?
Z.K. : Les femmes souffrent terriblement de l’occupation
israélienne. Encore plus que durant la première Intifada.
Car il y a maintenant les destructions de maisons, un nombre de tués
et de blessés très élevé. Et les femmes
doivent de plus en plus veiller à la survie de la famille quand
il n’y plus de maison, plus de père, plus de fils. C’est
leur responsabilité majeure.
CH : Sont-elles politiquement plus impliquées qu’avant ?
Z.K. : Non, je ne dirais pas ça. Avant les accords d’Oslo,
il y avait bien plus de militants, hommes et femmes, dans les partis.
Après Oslo, les gens ont eu le sentiment que l’occupation
pouvait se terminer. Et beaucoup ont décidé de se désengager
politiquement pour s’occuper d’eux-mêmes. Aujourd’hui,
il s’agit avant tout de construire notre propre pays, la Palestine,
et le sentiment le plus répandu est que cela ne passe pas forcément
par les partis mais plutôt par le développement de chacun,
par le secteur privé, par le travail, etc… En revanche,
il y a des grands débats sur la place véritable que les
partis sont prêts à accorder à l’action spécifique
en faveur des femmes et de la réponse des partis dépendra
l’envie des femmes de se réengager politiquement ou non.
CH : Que ressentez-vous face au phénomène
des femmes kamikazes ?
Z.K. : Pour moi, ce n’est pas un phénomène.
Ce sont des cas isolés et heureusement peu nombreux. J’espère
qu’ils le resteront. En même temps, les femmes comme les
hommes font partie d’une communauté harcelée quotidiennement
par l’armée israélienne. Les Israéliens imaginent
que leur pression va conduire les Palestiniens à quitter ce pays.
Mais certains choisissent plutôt de quitter ce monde, car ils
n’y voient pas d’avenir pour eux. Et ils croient aller vers
un monde meilleur, vers une deuxième vie. Je suis très
triste pour ces gens, souvent jeunes, qui se suicident et laissent des
familles désemparées. Je me sens triste aussi pour ceux
qui sont tués. Ce qui me frappe c’est de voir que chacun
et chacune de ces « kamikazes » ont toujours une histoire
personnelle terrible derrière eux. Qu’ils ont gravement
souffert des israéliens, qu’ils ont souvent perdu plusieurs
proches, un fiancé, un frère, bref qu’ils ont en
eux une douleur et une colère profondes. Et comme ils généralisent
tout de suite, comme ils ne voient plus seulement le soldat israélien
qui a tué un de leurs proches mais ils voient l’occupation,
les Israéliens, il y a donc un désir de revanche, de vengeance.
Attentat-suicide, puis représailles israéliennes puis
vengeance à nouveau : c’est la spirale de la violence
sans fin.
CH : Comment expliquez-vous le retour en force du voile
chez les femmes des territoires ?
Z.K. : Ce n’est pas une tendance nouvelle. En 1985, dans
la bande de Gaza, on ne voyait pas une seule femme non voilée,
aujourd’hui on peut en trouver quelques-unes. Mais il faut bien
voir que nous vivons ici dans une société conservatrice.
Les chrétiens sont conservateurs, les musulmans sont conservateurs
et les juifs sans doute plus encore que nous. Allez dans le quartier
juif de la Vieille Ville de Jérusalem et vous verrez que les
femmes comme les hommes sont presque tous « couverts ».
Les Palestiniens ne sont pas aussi rigoureux de ce point de vue là.
Ce qui me fait le plus peur, c’est lorsque les esprits sont «
voilés ». Le reste peut relever de la mode ou de la croyance
personnelle. Mais si on a un voile dans sa tête, alors c’est
tout le problème des compromis et des évolutions qu’on
est susceptible de consentir plus tard – sur la famille, sur la
vie sociale, sur le respect des lois – qui est posé.
CH : Le récent débat sur la laïcité
en France a provoqué des manifestations au Proche-Orient contre
la loi interdisant les signes religieux « ostensibles »
dans l’enceinte de l’école publique… Comment
avez-vous vécu cette polémique très française ?
Z.K. : On a toujours regardé la France comme un Etat démocratique,
issu de la Révolution, respectant la liberté d’opinion,
et où les gens peuvent vivre ensemble, quelle que soit la croyance
de tel ou tel. Avec ce débat et cette loi, j’estime que
la France a perdu cette image là. Pour moi, il n’y a pas
de différence entre interdire le port de signes religieux et
forcer les gens à porter certains signes religieux. C’est
la même chose. Dans les deux cas, c’est aller contre la
volonté de chacun. En Iran, on oblige les femmes à s’habiller
d’une certaine façon. En France, à cause de leur
religion, on oblige les gens à agir contre leur volonté.
Contre leur liberté de choix. Et tout cela risque de conduire
des parents à ne plus envoyer leurs filles à l’école
publique mais à les mettre dans des écoles communautaires
qui deviendront de véritables ghettos au sein de la société
française.
Tout cela est contradictoire avec la diversité et le pluralisme.
Donc, j’ai le sentiment que la France vient de renoncer à
ce goût de la diversité qui faisait sa spécificité.
CH : Vous imaginez que l’avortement puisse un jour
devenir légal en Palestine ?
Z.K. : C’est un débat que nous avons. Tout dépend
de l’origine de la grossesse ou des conséquences qu’elle
peut avoir. S’il s’agit d’une grossesse consécutive
à un viol ou à un cas d’inceste, si la santé
de l’enfant à naître est menacée ou si bien
sûr la vie de la mère est en danger. Nous réfléchissons
à la nécessité d’autoriser l’avortement
dans tous ces types de cas. Et je crois qu’une telle réforme
serait acceptée.
CH : L’initiative de Genève pourrait-elle
se transformer en véritable plan de paix ?
Z.K. : Comme son nom l’indique, l’initiative de Genève
est une initiative. Elle fait déjà mentir Sharon qui affirme
qu’il n’y a pas de partenaire en face de lui. Elle peut
être le point de départ, la base d’une négociation.
C’est un document sur lequel on peut discuter. Et il y a déjà
des points d’accord. Il y a des sujets chauds, comme le sort de
Jérusalem, qui ne sont pas résolus par Genève.
Mais il y a des éléments de débat pour permettre
aux Israéliens et aux Palestiniens de se rasseoir autour d’une
même table. Rien que pour cela, on peut déjà dire
merci aux auteurs de l’initiative.
CH : La paix sur laquelle les hommes ont jusqu’à
présent échoué, peut-elle passer par les femmes ?
Z.K. : Les femmes essayent depuis longtemps de faire ce qu’elles
peuvent. Dans la discrétion. Des Israéliennes et des Palestiniennes
avaient d’ailleurs commencé à discuter ensemble
dès 1989, bien avant la rencontre de Madrid. Et nous continuons
aujourd’hui, à travers deux centres de recherches, sur
des sujets très variés. Nous en sommes maintenant arrivés
à 14 points d’accord très différents. Et
j’ai l’impression que nous allons beaucoup plus loin que
les autres négociateurs. Ce n’est pas facile mais c’est
un travail qui se fait étape par étape. Notre nouvelle
idée c’est de constituer un Comité international
des Femmes pour la Paix en faisant appel à des femmes du monde
entier pour nous aider.
Propos recueillis et traduits de l’anglais par Emmanuel Faux,
à Jérusalem.
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Léa Tsemel : une avocate israélienne
qui défend les Palestiniens
Elle vit dans le quartier de Betzalel, au cœur de Jérusalem-Ouest.
La plupart de ses voisins votent traditionnellement pour le Likoud,
le parti d’Ariel Sharon. Mais, m’assure son mari, le militant
pacifiste Michaël Warchawski, « les habitants du quartier
ont très vite compris qui nous étions et ils nous respectent ».
Au moment où elle m’accueille, Léa Tsemel est en
train d’arranger les plantes de son petit jardin. Sa maison de
pierre blanche est pour elle comme un havre de paix au milieu d’une
ville déchirée par la haine et l’incompréhension.
Une sorte de refuge qui l’éloigne provisoirement des tribunaux
israéliens, souvent hostiles, où elle va chaque jour plaider
la cause d’hommes et de femmes palestiniens.
Se définissant elle-même comme « israélienne
avant tout » car « prétendre le contraire
serait mentir et fuir », Léa Tsemel ne renie pas son
pays. D’ailleurs, elle dit souvent « Nous »
quand elle parle des israéliens. « Un NOUS de responsabilité ».
Mais elle veut voir ce « Nous » changer. Après
plus de trente ans de barreau-combat, l’avocate née en
1945 dans la bourgeoisie sioniste de Haïfa, ne se fait certes pas
trop d’illusions : « J’essaie d’apporter
du mieux, en obtenant des peines plus réduites. J’utilise
certains procès pour expliquer, faire des démonstrations ».
Je l’interroge alors sur Hanadi Jaradat, cette femme de 29 ans
originaire de Jénine en Cisjordanie, avocate comme elle, et qui,
le 4 octobre 2003 à l’heure du déjeuner, s’est
transformée en « bombe humaine » dans un
restaurant populaire d’Haïfa. « A sa manière,
dit Léa Tsemel, elle a été courageuse, elle voulait
une revanche » après avoir vu tomber son frère
et son fiancé sous les balles des soldats israéliens.
Les attentats-suicides ? Question grave. Et silence. Léa
promène ses grands yeux verts sur la pièce puis décide
de répondre à un appel sur son téléphone
portable. Comme pour gagner du temps… « Bon, bien sûr,
je ne soutiens pas ces attentats. Mais on peut les comprendre ».
Un temps. « On peut comprendre, mais pas justifier ».
Ce phénomène des femmes-kamikazes, Léa Tsemel y
a beaucoup réfléchi. Elle estime qu’elles se sacrifient
plus par une « volonté d’exister socialement
en disparaissant » que par foi religieuse. Un cri désespéré
de la part de femmes qui sont mêlées, parfois depuis des
années, au combat incessant des palestiniens. En revanche, elle
observe « un retour à l’Islam » pour
des femmes de plus en plus nombreuses comme « pour défendre
les valeurs de leur société musulmane ».
Même si l’écrasante majorité de ses clients
sont des hommes, Léa Tsemel se considère volontiers comme
« une avocate féministe ». Derrière
elle d’ailleurs, la couverture rouge vif des « Cahiers
du féminisme » trône bien en évidence
sur l’un des rayonnages. « Vous savez, je défends
des femmes violées, jamais des violeurs ». Mais son
combat, elle le mène surtout contre les mensonges israéliens
de la guerre de 67 - du type « un peuple sans terre
pour une terre sans peuple » - qui l’ont conduit
à plaider pour des palestiniens à partir de 71. « Je
me suis sentie trahie car j’ai compris qu’Israël ne
faisait rien pour la paix et cherchait à justifier l’annexion
les territoires. Ce fut le déclic. Je devais donc utiliser mon
métier pour défendre les palestiniens ». Et
le début d’une nouvelle vie. Avec des adieux définitifs
à l’ancienne. La création de nouveaux cercles d’amis,
« plus internationalistes ». Parmi eux, Michaël,
le futur homme de sa vie, qui s’amuse et semble se satisfaire
de l’autonomie « jusqu’à la caricature »
de sa femme : « pour garder tous ses secrets, Léa
a érigé une règle en système : en dire
le moins possible à tout le monde ». Il faut dire
qu’au fil de longues années peuplées de crachats,
d’injures, de pierres lancées contre son bureau et de sucre
versé dans le réservoir de sa voiture, Léa Tsemel
a dû apprendre à se protéger. « Ce qui
m’a permis de tenir, c’est le regard de ceux que j’ai
aidés », disait-elle en 2002 à Kenizé
Mourad (*). Aujourd’hui, au-delà des quelques insultes
que lui valent certains dossiers, le cauchemar de Léa est terminé.
« Je me sens plus en sécurité, sans doute parce
que le camp des opposants à l’occupation n’a cessé
de grandir. Même Sharon a utilisé le mot »,
rit-elle.
« Je vois des jeunes femmes avocates qui ont entre 20 et
40 ans et qui me disent qu’elles veulent être des Léa
Tsemel ! Je leur dis que c’est difficile mais je suis fière… »
Emmanuel Faux
(*) « Le parfum de notre terre »
de Kenizé Mourad, Ed. Robert Laffont.
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