Cliquez ici pour revenir à la page d’accueil
 Bienvenido     Welcome     Willkommen
Accueil | Journal : sélection d’articles | n° 90 - juin 2004 ← Précédente | ↑ Haut ↑ | Suivante →

 

ÉDITO :
La femme outragée, la consommatrice consommée

Par Gisèle Halimi

Les femmes se trouvent souvent en butte au dénigrement, à l’injure, à l’agression discriminatoire, voire à la haine. En tant que femmes. Depuis des siècles.
Elles représentent, d’autre part, une cible privilégiée pour les annonceurs de publicité. À 80% reconnaissent-ils eux-mêmes.
Tout peut commencer par une blague au café du coin, par le « mot d’esprit » lors d’une réunion publique, puis se répandre sur l’affiche pour un film ou un produit. Et se terminer quelquefois par une provocation au viol ou au meurtre.
Est-il nécessaire de rappeler, par exemple, la hargne, l’injure, l’obscénité des propos subis par les femmes politiques qui osaient l’être, politiques ? Qui ne se souvient des propos et interpellations déshonorantes adressés à Simone Veil, Yvette Roudy, Edith Cresson, Nicole Notat, Dominique Voynet ou Roselyne Bachelot ?
Dans ce domaine, nous faisons toujours figure d’intruses.
Nous entrons par effraction dans une chasse gardée, monopole masculin hérité de la Révolution française. Monopole que le droit de vote et d’éligibilité qui nous sera reconnu en 1944 n’écornera en (presque) rien. Quel que soit le résultat des élections régionales, cantonales ou européennes, le pouvoir, dans la force du symbole républicain, le Parlement donc, demeure à 90 % le territoire des hommes citoyens.

L’art de manipuler
Comme pour soutenir ce rite, une publicité débridée consomme la femme. Pour en faire une bonne consommatrice. Cette femme, les annonceurs la veulent assise, couchée, nue, à quatre pattes, ligotée dans un jean, caressant son soutien-gorge « qui a mis fin au cauchemar des séducteurs ». Toujours dans les poses les plus lascives.
Qui a dit de la publicité qu’elle était « l’art de persuader » ? L’art de manipuler serait plus juste.
La liberté sexuelle revendiquée par les femmes est ainsi détournée de son sens. Les hommes découvrent qu’elle peut leur livrer – autrement – les femmes. Et que cela rapporte gros. Y compris par la prostitution.
La sociologue féministe Germaine Greer en arrive à récuser avec amertume les conquêtes des femmes. Toutes sont découpées, subverties par l’ordre masculin, écrit-elle. Par une guerre-guérilla tous terrains – et notamment la publicité – il les vide de leur substance, il les neutralise 1. Car il ne s’agit pas seulement de reproductions et thèmes quasi pornographiques. Il y a (presque) pire. La manipulation de la représentation de la femme d’aujourd’hui. Alors que l’homme n’est plus, depuis quelques décennies, le chef de famille, et la femme entrée dans le marché du travail en nombre quasi-égal avec lui, les messages publicitaires nous renverront toujours l’image de femmes utilisatrices des lessives et responsables de l’ordre du foyer comme si elles ne le quittaient jamais. Toujours en priorité et à 80%, elles s’occupent de l’école, des enfants. Leur petite tête reste remplie par le « tourment » domestique. Comment laver mieux, acheter moins cher, rendre plus accueillant le home rêvé par les magazines…
La consommatrice consommée n’oublie cependant pas qu’il faut séduire. Et, pour y réussir, dure la compétition ! Au point d’être contrainte d’emprunter à la putain ses trucs. Le désir et ses stratégies multiples car « le sexe, c’est le pouvoir » (affiche du film Harcèlement). Tout en restant la mère de famille au-dessus de tout soupçon.
Le marketing fait triompher le produit, en même temps qu’il déshumanise les femmes. Il fait passer d’un « capitalisme d’objets à un capitalisme d’images » comme l’écrit Naomi Klein.

Un mot, un seul…
Devant ces abus les féministes ont réclamé une loi. Pour protéger leur dignité comme était protégée celle de certaines minorités raciales, religieuses, ethniques… Comme sera réprimée bientôt, nous l’espérons, l’homophobie.
Je fais allusion à la loi du 1er juillet 1972 connue comme loi antiraciste. Pourquoi pas une loi antisexiste ? Sont concernées des millions de femmes, la moitié de la population, la majorité du pays même.
Il ne s’agirait en fait que d’ajouter à la loi de 1972, (dans la loi sur la presse du 29 juillet 1881, art. 24) un mot, un seul. Se référer d’abord à l’art. 23 qui énumère les moyens utilisés pour commettre l’outrage (discours, écrits, dessins, etc.) sanctionnés par l’art. 24 (provocation à la discrimination, la haine, à la violence à l’égard d’un groupe à raison de ses origines) et y adjoindre : « à raison de son sexe » 2.
La simplicité de la réforme n’exige qu’une volonté affirmée. Et celle des féministes pour l’obtenir a une histoire. Une histoire qui ressemble à un mauvais feuilleton politique. Ecoutez.
Donc les féministes s’entêtent. En 1978, Choisir publie le Programme Commun des Femmes 3 Au nombre de ses propositions, une « loi pour la dignité de la femme ». En même temps que le racisme, l’antisémitisme…, l’atteinte sexiste serait réprimée. Aux côtés des minorités vulnérables, envoyer aux citoyennes ce message égalitaire et nécessaire. L’idée de légiférer fait son chemin. Le septennat de Valéry Giscard d’Estaing (1974-1981), le plus féministe de nos chefs d’Etat, innove, créé un secrétariat de la condition féminine. Légifère, permet des avancées spectaculaires pour les femmes (contraception, avortement, discrimination sexiste à l’embauche, criminalisation du viol). Mais ne définit pas le vrai délit de sexisme.
François Mitterrand, Président éclairé, ami des femmes, finit par céder, à leur insistance et à celle de leur ministre, Yvette Roudy. Le projet de loi du 15 mars 1983, enfin adopté en Conseil des ministres, sera débattu à l’Assemblée Nationale.
C’est alors qu’une levée de boucliers d’une extrême violence met les féministes en accusation. Accusations de censure, de puritanisme, de retour à l’ordre moral. Vous l’avez compris, la publicité, principalement, qui entend déployer en toute impunité ses panneaux indignes, a mal au fric. Donc elle se bat, vitupère, diffame, créé un barrage rendu insurmontable par l’adhésion quasi unanime des médias. Tout est bien lié. La ministre des Droits des femmes, dénoncée comme « l’ayatollah Roudy » voudrait instaurer une « police des fantasmes » « tuer l’érotisme ». Même Françoise Giroud s’en mêle, elle défend « le droit aux fantasmes » de tous.

La femme chienne
Simone de Beauvoir ne s’y est pas trompée. Elle monte au créneau. Dans son article La femme, la pub et la haine, elle dénonce « cette petite minorité de profiteurs, enragés comme des chiens à qui on menacerait de retirer leur os : ils sont soutenus par de nombreux journaux car ils vivent en grande partie de la publicité » 4.
Elle explique très justement qu’une telle loi accorderait aux femmes qui se sentiraient agressées « un pouvoir de contestation » et non de censure. Et comme en toute démocratie, les juges trancheraient.
La loi antiraciste a proscrit les affiches du Noir débonnaire s’extasiant sur son « Y’a bon Banania ». Pourquoi pas celle de la femme chienne vantant les collants Dim ?
De l’émancipation du désir féminin à la dignité citoyenne, de la maîtrise de leur corps à la parité en politique, les femmes ont conquis certains droits.
Le pouvoir politique, toujours masculin à 90%, refuse le débat pour une nouvelle loi antisexiste. Il frise la schizophrénie. Deux langages. La citoyenne députée est aussi cet animal à quatre pattes sur les affiches. Laissez faire, laissez passer ces artisans du « communisme de nos rêves » (Jacques Séguéla) !
Mais revenons au feuilleton annoncé. Donc après l’enregistrement sous le numéro 1383 à l’Assemblée Nationale du projet de loi antisexiste, il restait à l’inscrire à l’ordre du jour pour qu’il fût débattu et soumis au vote.
Que croyez-vous qu’il arriva ? François Mitterrand torpilla. En catimini, bien sûr. Il fit savoir qu’aucune urgence n’exigeait que les parlementaires s’attelassent à l’œuvre. Qui décide de l’ordre du jour à l’Assemblée Nationale ? La conférence des Présidents. Majorité absolue : celle du gouvernement et de l’Elysée. Donc, en 1983, François Mitterrand parle à François Mitterrand. Et obtient gain de cause. Le projet ne fut donc jamais discuté à l’Assemblée Nationale.

Une loi, vite…
Aujourd’hui des dérives sexistes relancent le débat sur le contrôle de la publicité. Une campagne d’affichage pour les sous-vêtements Sloggi expose à tous les regards, en grand format, des fesses en string et des playmates aux poses lascives de « gogo danseuses ». Menaces de légiférer. Le B.V.P. (Bureau de vérification de Publicité) opposé à toute loi plaide l’auto-discipline. Et enjoint à Sloggi de faire désafficher. Ça tombait bien. La campagne programmée se terminait le lendemain.
Une loi, vite. Une loi pour la reconnaissance de la dignité des femmes. Car, en définitive, c’est de cela qu’il s’agit. Une loi pour aider à extirper cette pathologie socioculturelle nommée sexisme, sœur du racisme. Pour faire évoluer les mentalités qui, à leur tour, rendront peut-être un jour la répression inutile. On peut rêver…

G.H.


1. La femme entière, Plon, 2002.
2. Loi du 1er juillet 1972 (art. 23 et 24 loi du 29 juillet 1881 sur la presse).
3. Programme commun des femmes, Éd. Grasset, 1978 (épuisé).
4. Le Monde, 4 mai 1983.

 

Accueil | Journal : sélection d’articles | n° 90 - juin 2004 ← Précédente | ↑ Haut ↑ | Suivante →

 

ENTRETIEN :
Élisabeth Guigou
Actuellement députée socialiste de Seine-Saint-Denis, Elisabeth Guigou fut la première femme à être garde des Sceaux.
Cette brillante femme politique a mené sous le gouvernement Jospin de nombreux combats pour les femmes dont la parité, l’égalité homme-femme, etc.
Dans un important ouvrage étayé par une solide argumentation paru au Seuil Je vous parle d’Europe, elle offre une vision humaniste de l’Europe. Où il est question d’une Constitution pour l’Europe unifiée, de valeurs et d’idéaux capables de contrebalancer la puissance des Etats-Unis, de réels progrès des institutions mais aussi de la nécessité d’avancées sociales et féministes.

CHOISIR : Le projet d’une Constitution européenne, dispose que le principe de notre Europe de demain sera « un marché unique où la concurrence est libre et non faussée ». L’objectif de l’Europe serait aussi de « promouvoir une économie sociale de marché hautement compétitive ». Le « droit à l’emploi » a été remplacé par « droit de travailler » et « droit de chercher un emploi ». N’est-ce pas un recul important ?
ÉLISABETH GUIGOU : Selon moi, l’Europe est certainement trop libérale et pas assez sociale mais elle est infiniment moins libérale et beaucoup plus sociale que le monde qui nous entoure. Et donc, elle peut être de ce point de vue une protection face aux dangers liés à la mondialisation, à ses effets pervers. Ainsi, il faut voir l’Europe en dynamique, avec une Constitution perfectible.

CH : Mais comment une Constitution peut-elle être dynamique ?
E.G : Le Parlement européen et les conventionnels ont bien fait de dire : nous voulons une Constitution. Ceci dit, l’intitulé juridique adéquat c’est « Projet de traité constitutionnel ». Ce texte constitutionnel devra être adopté d’abord par chacun des parlements et chacun des gouvernements. C’est la raison pour laquelle il est absurde de vouloir instituer le Parlement européen en assemblée constituante.
Donc, cette Constitution est certainement perfectible, pas moins et pas plus que les traités actuels. Elle devra être, je le regrette, révisée à l’unanimité. Elle aurait pu l’être à la majorité, cela aurait été bien mieux.

CH : Le principe de l’égalité homme-femme ne figure pas dans l’article 1-2 qui traite des valeurs de l’Union mais dans l’article 1-3 qui traite des objectifs de l’Union. Or, pour Choisir en tout cas, le principe de l’égalité homme-femme n’est pas un objectif, il est un principe identitaire de l’Europe...
E.G : Il faudra que les pays révisent cet article. Sans doute n’ont-ils pas compris la différence que nous pouvons faire, nous qui avons réfléchi à ces sujets. En France lorsque nous avons mené ce combat sur la parité, nous l’avons mené à partir d’une analyse philosophique, anthropologique.
Françoise Héritier, et beaucoup d’autres encore, nous ont aidés. Je me souviens lorsque j’ai présenté le projet de loi constitutionnelle – tirant la leçon des échecs qu’avait eu la proposition de loi faite en 1982, par Gisèle Halimi, alors députée – j’ai réalisé que la seule façon de surmonter l’opposition du Conseil constitutionnel, c’était de démontrer que le neutre ne servait qu’à masquer la domination du masculin.
L’humanité étant sexuée, les femmes n’étaient pas une catégorie. Ce sens profond n’a pas forcément été intégré par nos partenaires qui pensaient que l’essentiel était qu’il y ait autant de femmes que d’hommes autour d’une table. Ils minimisaient aussi la signification profonde de cet enjeu.

CH : Que va faire l’Europe pour appliquer les critères qui ont été adopté à l’unanimité à Pékin en 1995 (à savoir que l’égalité des hommes et des femmes est un principe de base de la démocratie et de la reconnaissance de la dignité humaine) ? Dans votre livre vous parlez plus social que féminisme ?
E.G : Parce que, pour moi, cela va ensemble. Reste que cela ne m’a pas empêchée de mener des combats féministes. Pourquoi est-ce que le social est si important au niveau européen ?
Quand on travaille au Parlement européen ou dans le Conseil européen et qu’on voit fonctionner la commission, on s’aperçoit d’abord, qu’on est infiniment plus féministe dans les milieux européens qu’on ne l’est en France. Jacqueline Nonon affirmait : « La cause des femmes passe par l’Europe ». Et en effet, la cause des femmes est très avancée au niveau européen, il y a énormément d’acquis, sans doute pas suffisants, certes.
Mais il faut reconnaître que c’est l’Europe qui a fait évoluer notre législation dans le bon sens. D’abord, elle ne l’a pas fait régresser, contrairement à ce qu’on aurait pu craindre. Tout au contraire, elle nous a fait avancer sur des législations sociales qui bénéficient aux hommes mais plus principalement aux femmes, du fait dont la société fonctionne.
Par exemple, nous n’avions pas de directive réglementant le travail sur écran en France, travail extrêmement répandu et surtout majoritairement effectué par des femmes. Il n’y avait aucune réglementation sur les temps de pause, les examens médicaux. Voici une réglementation qui n’existait pas en France et qui existe en Europe. Ainsi, on peut dire en général, que les législations européennes sont là pour élever le niveau de ceux qui étaient les moins avancés. C’est vrai que je parle peu spécifiquement des femmes dans mon livre parce que, selon moi, c’est au niveau européen un combat qui va de soi. Je pense qu’en revanche, nous avons un retard profond sur le plan social et que si nous rattrapons ce retard, par exemple en matière d’emploi, ce seront les femmes qui en profiteront.
Ainsi les femmes sont davantage au chômage que les hommes, ce sont elles qui s’installent le plus dans le travail précaire, ce sont elles qui sont les moins qualifiées.
Or quand nous disons dans les objectifs européens et sociaux que nous devons lutter contre le chômage, la précarité, l’absence de formation, nous travaillons principalement pour les femmes.

CH : Mais cela ne revient-il pas à nier la discrimination, l’inégalité spécifique dont souffrent les femmes ?
E.G : Encore une fois, je suis d’accord avec vous ! Il faut des mesures particulières aux femmes. Ce que j’observe simplement au niveau européen c’est que les mesures d’actions positives, les mesures particulières en faveur des femmes, ont été prises ou recommandées. Sur un certain nombre de sujets, nous avons des « guidelines », des principes européens, et après à charge pour chaque pays de traduire dans sa législation. Exemple : notre législation sur la famille qui n’est pas inspirée par l’Europe. Lorsque j’ai voulu travailler au niveau européen sur ce sujet, je me suis dit tu vas régler le problème des couples binationaux divorcés, parce que c’était insupportable pour les mères victimes des enfants qu’on enlevait, ce qui se passait rarement en sens inverse. Pour résumer, je pense que l’essentiel, du combat féministe au niveau européen a été gagné, certainement pas la totalité.

CH : Il y a vingt ans, Choisir a soutenu à Bruxelles, la création de « la clause de l’Européenne la plus favorisée ». But : harmoniser le statut des femmes en prenant dans la législation de chaque pays ce qu’il y avait de plus avancé, (par exemple la parité en politique en Suède, l’accueil dans les maternelles en France etc.). D’après vous, est-ce un projet fou ?
E.G : C’est en tout cas l’objectif que nous poursuivons ! Déjà, nous visons à aligner vers le haut, à prendre ce qu’il y a de mieux chez les uns et les autres. Cela ne va pas se faire tout de suite. Pourquoi ? Parce que si on prend l’exemple des maternelles, ce n’est pas une compétence de l’Europe, c’est une compétence nationale. Pour le droit de la famille, le divorce, idem.
L’avortement c’est la même chose, les Irlandais diront que c’est dans la subsidiarité. Ce que l’on met dans le pot commun, c’est le droit à un système d’assurance maladie. L’Europe n’est pas un État fédéral. Cependant la Constitution a le mérite de clarifier ce qui est de compétence exclusive européen, ce qui est de compétence partagée, et ce qui est finalement réservée aux Etats avec la possibilité pour l’Europe d’intervenir mais seulement en compétence d’appui. Par exemple, l’éducation est une compétence d’appui et non une compétence européenne : l’Europe peut avoir des programmes, par exemple comme Erasmus, mais cela ne vient qu’en appui des programmes nationaux. Du point de vue des femmes, si nous nous calons sur le modèle le meilleur, c’est une excellente idée, sauf qu’il n’existe pas une compétence générale vis-à-vis des femmes. Il ne faut surtout pas abandonner cette idée, au contraire il faut essayer de la faire avancer. Pour ce faire, il faudrait faire voter une recommandation, une résolution par le Parlement européen, et une fois que celle-ci serait votée, le Parlement européen exigerait de la commission d’énoncer comment elle est en mesure de respecter ce principe.
C’est à cette seule condition qu’on y arriverait. Moi, en tout cas, je vous promets de soutenir ce combat !
(…)

[extraits]

Propos recueillis par Isabelle Gaudé, Gisèle Halimi et Martine Houyvet.

 

Accueil | Journal : sélection d’articles | n° 90 - juin 2004 ← Précédente | ↑ Haut ↑ | Suivante →

 

George Sand était-elle féministe ?

Par Martine Reid
Universitaire. Vient d'établir, de présenter et d'annoter Histoire de ma vie, de George Sand. Editions Gallimard, Quarto.

« (…) que l’esclavage féminin
ait aussi son Spartacus.
Je le serai, ou je mourrai à la tâche ».
Lettre à Frédéric Girerd de mai 1837.

La célébration officielle du bicentenaire de la naissance de George Sand permet de faire redécouvrir l’œuvre considérable d’un grand écrivain, de rappeler le rôle que Sand occupa dans la vie politique de son temps, de rendre sa force aux positions féministes qu’elle adopta très tôt. Certes, les vues de Sand sur le mariage et la famille, sur la place des femmes dans la vie publique sont moins radicales que celles de certaines féministes de son époque. Mais ces positions ne peuvent être sous estimées, notamment parce que George Sand les diffuse (largement) grâce à la littérature. Le roman, l’essai, l’autobiographie, le théâtre d’un écrivain dont la place est, en son temps, comparable à celle de Victor Hugo, sont des moyens particulièrement puissants de diffusion des idées. Grâce à George Sand, la littérature du xixe siècle change de regard, de langage, de représentation, d’objectif. Sand y plaide d’abord pour le divorce et pour la liberté dans le domaine sentimental – c’est le sujet d’Indiana (1832) et des premiers romans. Peu à peu toutefois, la matière romanesque, résolument utopique, se transforme. Socialiste à la suite de Pierre Leroux, prônant un catholicisme social proche de Félicité de Lamennais, Sand y défend le mariage, la fidélité et la famille, mais pour elle le mariage ne peut exister que pour autant que la femme y soit l’égale de l’homme, et, ce, sur tous les plans, y compris celui de l’instruction. Cette égalité se soutient par ailleurs d’un plaidoyer pour la différence, et pour une famille où le père et la mère exercent des formes d’autorité complémentaires. Sand milite activement pour les droits civils, mais considère qu’il est trop tôt pour la participation des femmes dans la vie publique, qu’il s’agisse de siéger à l’Assemblée ou à l’Académie. Esclave dans la vie privée, la femme ne peut pas accepter de responsabilités publiques ; peu instruite (« grand crime des hommes envers elle »), elle serait trop facilement abusée. C’est pourquoi, le combat à mener demeure, pour Sand, celui de la vie privée, de l’éducation et de l’égalité. Dans la France du xixe siècle, ce combat-là est loin d’être évident, et loin d’être gagné. Le profond mépris que voueront à Sand la plupart des hommes de lettres de son époque, le discrédit dans lequel son œuvre tombera rapidement après sa mort en 1876, sont là pour le rappeler.

 

Accueil | Journal : sélection d’articles | n° 90 - juin 2004 ← Précédente | ↑ Haut ↑ | Suivante →

 

George Sand était-elle féministe ?
Par Jean Chalon
Auteur de Chère George Sand, Editions Flammarion, Grandes bibliographies. Vient de publier, chez Fayard, George Sand, une femme d'aujourd'hui.

George Sand est féministe sans le savoir ! Féministe, Sand l’est dans sa vie et dans son œuvre, mais cette notion de féminisme n’apparaît que dans les dernières années du dix-neuvième siècle pour désigner des intellectuelles que l’on présente volontiers comme les descendantes des précieuses ridicules puisqu’elles prétendent rivaliser de savoir avec les hommes qui en ont alors le monopole absolu.

Dans La muse du département dont l’action se situe en 1836, Balzac intitule l’un de ses chapitres, Le sandisme, désignant ainsi la femme supérieure qui a des prétentions au génie puisque le génie ne peut être que masculin. Un siècle plus tard, en 1936, Colette se montrera la digne descendante de George Sand et démontrera, elle aussi, par sa vie et par son œuvre, que la femme peut égaler, et parfois même surpasser, l’homme.

Féministe, George Sand l’est par exemple de son existence entièrement vouée à la conquête de toutes les libertés. Quand elle a vingt-sept ans, elle quitte son époux, élève ses deux enfants et gagne sa vie. Trois crimes, et considérés comme tels à son époque, puisque le divorce n’existe pas, que l’on confie ses enfants à des gouvernantes et qu’une dame digne de ce nom ne travaille pas. Ce droit au travail et à l’indépendance économique qui semble si naturel aux femmes d’aujourd’hui, Sand en est la pionnière et l’incarnation, elle qui répète volontiers : « Le travail guérit de tout ».

Féministe, George Sand l’est aussi dans son œuvre. Dans ses romans, dans ses pièces de théâtre, dans sa correspondance, elle ne cesse de revendiquer pour les femmes la liberté de choisir leur façon de vivre et leur façon d’aimer. Et cela, pratiquement jusqu’à son dernier souffle, puisque, peu avant sa mort, George Sand confie à son ami Gustave Flaubert : « Plus que jamais, je sens le besoin d’élever ce qui est bas et de relever ce qui est tombé. Jusqu’à ce que mon cœur s’épuise, il sera ouvert à la pitié, il prendra le parti du faible, il réhabilitera le calomnié ». Magnifique engagement que la femme George et la féministe Sand ont inlassablement accompli...

 

Accueil | Journal : sélection d’articles | n° 90 - juin 2004 ← Précédente | ↑ Haut ↑ | Suivante →

 

À l’écoute des femmes dans le monde

Afrique du Sud
Baleka présidente
La nouvelle Assemblée Nationale, élue le 14 avril dernier, comporte une écrasante majorité de député(e)s du parti de Nelson Mandela, le Congrès National Africain (ANC).
C’est une femme, Baleka Mbete, qui a été désignée pour présider cette Assemblée.

Corée du Sud
Avancée des femmes
Les élections législatives du 15 avril dernier ont permis une féminisation significative de l’Assemblée. 10 % des sièges sont désormais détenus par des femmes.

Monde Arabe
Ambassadrices mal connues
Cinq femmes représentent des pays arabes à Paris. Il s’agit de Sylvie Fadlallah (Liban), de Dina Kawar (Jordanie), de Haya Rasheb-Al Kalifa (Bahrein), de Siba Nasser (Syrie) et de Leïla Chahid (Palestine).
Nota : on compte une quinzaine d’Ambassadrices françaises sur 180 postes, à travers le monde. Soit à peu près 8% des effectifs.

Birmanie
Liberté pour Aung San Suu Kyi
Les Ministres des Affaires Etrangères de l’Union Européenne, réunis en Irlande les 17 et 18 avril derniers, ont mis comme condition à l’entrée de la Birmanie au sein de l’ASEM, la libération « sans condition et de façon permanente » de Madame Aung San Suu Kyi, la populaire Présidente de la Ligue Nationale pour la Démocratie, prix Nobel de la Paix, emprisonnée en juillet 1989 puis assignée à résidence depuis plusieurs années.
L’ASEM est un Forum qui associe les pays membres de l’Europe à dix pays de l’Asie de l’Est et qui doit prochainement s’ouvrir à d’autres nations comme le Cambodge, le Laos et éventuellement à la Birmanie.

Athènes
Valeurs de l’olympisme : encore un effort !
« Toute forme de discrimination à l’égard d’un pays ou d’une personne, qu’elle soit pour des raisons raciales, religieuses, politiques, de sexe ou autres est incompatible avec l’appartenance au Mouvement Olympique » (Chap. I-3 ; extrait de la Charte olympique). Cette citation louable semble sans appel. Pourtant, le comité Atlanta +, fondé en 1992 et toujours actif, l’a mise en exergue pour dénoncer l’absence de femmes dans de nombreuses délégations (35 au J.O. de Barcelone en 1992, 26 au J.O. d’Atlanta de 1996, 8 aux J.O. de Sydney de 2000). A l’approche des Jeux olympiques d’Athènes de l’été 2004, Jacques Rougge, Président du Comité Olympique (CIO) a rencontré des représentantes du comité rebaptisé Atlanta-Sydney-Athènes + pour discuter la question. D’après ses prévisions, le nombre de délégations ne comportant aucune femme devrait être inférieur à 8 pour les jeux 2004. Anna Diamantopoulo, commissaire européenne de nationalité grecque – qui a depuis démissionné pour s’adonner à la politique dans son pays –, avait auparavant demandé au CIO de ne pas accepter à Athènes les délégations excluant les femmes. Me Linda WeilCureil, co-fondatrice du comité Atlanta +, a indiqué à l’AFP, que le Président du CIO aurait rejeté cette demande, considérant qu’une telle mesure serait « contre-productive car elle pénaliserait les sportifs masculins de ces pays ». On appréciera la pertinence et la nouveauté des arguments…

[…]

(extraits)