ENTRETIEN :
Annick Coupé, dirigeante de SUD
Dans un monde syndical français machiste et
misogyne, Annick Coupé, cofondatrice du syndicat SUD PTT (pour
Solidaires, unitaires et démocratiques) représente une
bouffée d’air pur. Avec son entêtement souriant,
son autorité incontestée et sa sereine intelligence, cette
militante défend âprement la cause et les droits des femmes.
Elle invite les femmes à assumer davantage de responsables syndicales,
à participer à leurs instances dirigeantes, à mener
avec elle le combat pour la parité, pour la mise en place des
quotas, à refuser l’instauration du temps partiel féminin,
l’inégalité salariale et professionnelle.
CHOISIR : Annick Coupé, racontez-nous votre parcours…
Annick COUPÉ : Je suis une « vieille »
syndicaliste puisque je me suis syndiquée en 1973. A l’époque,
mon parcours personnel ne m’a pas amenée à avoir
une réflexion féministe. En effet, je suis venue au mouvement
social et à la lutte sociale par le biais de la politique. Dans
les années 70, j’ai milité dans une organisation
d’extrême gauche, une organisation maoïste. On ne peut
pas dire qu’alors le féminisme était une valeur
forte.
Par contre, c’est principalement à cause de la question
des femmes que j’ai quitté cette organisation politique
quelques années plus tard. Il s’est trouvé en effet
que dans ma vie personnelle, j’ai été confronté
au problème de l’avortement, et donc si l’on doit
dater mon début de conscience féministe, il remonte à
cette époque. Ce que j’ai vu en Province dans les années
73 (je suis originaire du Calvados) alors que je commençais à
travailler comme caissière dans un hypermarché, n’a
fait que renforcer cette réflexion féministe. C’était
un milieu féminin où il y avait très peu d’hommes.
C’était aussi un milieu où déjà la
forme de travail était le temps partiel imposé. Je dirai
que mon parcours syndical et mon parcours féministe étaient
au début en décalage - le féminisme arrivant
après mon premier engagement syndical - mais lorsque je
me suis installée à Paris dans les années 76, que
j’ai travaillé comme institutrice remplaçante, que
dans ma vie personnelle, j’ai subi des violences physiques de
la part de mon compagnon, toutes ces expériences ont accentué
ma prise de conscience féministe. En 78, je suis entrée
à la Poste. Mon engagement syndical et mon engagement féministe
n’ont véritablement coïncidé que lorsque je
suis devenue une des fondatrices de SUD PTT au début des années
1989.
CH : En effet, en 1989, vous devenez l’une des fondatrices
du syndicat SUD PTT. D’emblée, vous êtes connue et
reconnue comme la responsable de ce syndicat turbulent…
A.C. : Il s’est trouvé que j’avais
une certaine légitimité dans la CFDT PTT puisque auparavant
j’en étais la secrétaire régionale, et cette
légitimité était reconnue par un certain nombre
de militants et militantes. Donc, il n’y a pas eu de problème
quant au fait que ce soit une femme qui prenne la tête du syndicat.
C’était même plutôt perçu comme une
bonne image de marque. Dans les textes fondateurs de SUD, la question
de l’égalité des droits entre hommes et femmes,
la question de la dénonciation de l’oppression des femmes
sont des valeurs très présentes. A cet égard, je
pouvais représenter un point d’équilibre entre différentes
sensibilités syndicalo-politique. Nous avons commencé
alors à réfléchir sur la nécessité
de mettre en place une commission femmes. Nous voulions sortir, à
chaque numéro, dans le journal du syndicat une page sur les questions
touchant aux femmes, concernant le travail ou la société
en général. Nous voulions mener une réflexion qui
intègre la place des femmes dans le monde du travail qui n’est
pas exactement la même que celle des hommes, où les contraintes
ne sont pas les mêmes.
Nous voulions analyser aussi comment on prend en charge les questions
revendicatives. Toute réflexion interrogeant de possibles avancées
sociales pour les femmes. Mais les comportements masculins au quotidien
étant ce qu’ils sont, et on sait parfois combien ils peuvent
être machistes, cette défense des droits des femmes exige
bien sûr une vigilance permanente car les risques de piétinement,
de retour en arrière, de régression dans la pratique sont
toujours présents.
CH : Peut-on parler d’une parité (homme-femme)
dans les instances de SUD ?
A.C. : Nous avons eu ce débat là, y compris
celui qui s’interrogeait sur la nécessité de mettre
en place des quotas. Pour la petite histoire, quand en 82, il y a eu
débat sur les quotas à la CFDT, j’étais farouchement
contre. Je me suis battue et mon syndicat s’est battu contre à
l’aide d’arguments assez classiques comme ce ne seront pas
des vrais places, les quotas sont un alibi etc. Et puis finalement,
lors de la création de SUD, j’ai commencé à
évoluer sur la question. J’ai défendu l’idée
de quotas en proposant de les expérimenter pour vérifier
si cela fonctionnait. En 89, nous avons proposé un quota très
modeste de 25%, alors qu’à l’époque il y avait
39% de femmes aux PTT. A titre d’expérience, quatre ans
après, en 93, on a repris la discussion, et on a finalement entériné
dans nos statuts un quota d’un tiers de femmes, soit 33% de femmes.
Avec le recul maintenant, ce dont je suis persuadée c’est
que si l’on n’avait pas mis en place le quota à chaque
renouvellement d’instance, « naturellement »
les femmes auraient laissé leur place.
Ce qui est encore plus vrai pour les femmes qui ont des responsabilités
syndicales importantes, celles qui participent aux instances dirigeantes
où le quota là tombe à 20%. Donc pour répondre
à votre question, effectivement nous n’avons pas la parité.
Car nous sommes d’abord parti du taux de féminisation des
syndiqués. Or, s’il y a 40% de femmes syndiqués,
on devrait avoir des quotas de 40%. Ce qui n’est pas acquis car
nous en sommes toujours à un tiers. Donc, il faudrait reprendre
la discussion. Cela renvoie à ce que je vous disais tout à
l’heure, comme quoi entre les textes écrits, les déclarations
d’intention et la réalité effective, il y a un écart
important. C’est un constat que l’on peut faire pour SUD,
mais c’est aussi un constat que l’on fait dans les autres
organisations syndicales. Quant on touche aux structures de pouvoir,
on bute toujours sur un point dur.
CH : Sur la parité, un mot encore : est-ce
que votre syndicat a appuyé d’une manière ou d’une
autre le grand débat qui a agité la scène publique
sur la parité législative ?
A.C. : Nous n’avons été ni pour ni
contre. Nous avons mené des réflexions au sein de la commission
femmes. Pour résumer, notre position syndicale était de
dire que c’était utile, ne serait-ce que parce que cela
posait le débat publiquement. Un constat s’imposait :
face aux retards extrêmement importants qu’on avait en la
matière, cela pouvait être un levier intéressant.
Cependant notre réflexion nous incitait à penser qu’évidemment
cela ne suffisait pas si l’on mettait juste la parité en
terme de chiffres sans qu’il y ait autour des mesures d’accompagnement.
CH : Sur l’égalité professionnel,
l’égalité salariale, l’écart des salaires
reste encore important entre les hommes et les femmes. On note un écart
de 10 à 15% sur des salaires de mêmes niveaux, mais sur
la masse, on enregistre 20%. Malgré les lois votées à
l’Assemblée nationale en 1983, en 2001, l’égalité
salariale n’existe toujours pas puisque la masse globale des salaires
féminins est inférieure de 25% à celle des hommes.
Que font les syndicats ? Ajoutons que les syndicats n’ont
jamais décidé une grève sur une revendication spécifiquement
féminine, par exemple l’égalité des salaires
entre homme et femme…
A.C. : Malheureusement, cet exemple prouve bien que le
syndicalisme n’a pas encore intégré dans sa démarche
revendicative les inégalités qui persistent dans le monde
du travail. Si l’on s’en tient aux inégalités
salariales, différentes lois prévoient qu’il y ait
des plans d’égalité professionnelle, sauf que si
une entreprise ne fait rien et que les syndicats ne font rien, il ne
se passe rien. Le problème, c’est que d’une part,
il n’y a pas d’obligation de respecter la loi puisqu’il
n’existe aucune sanction si on ne la respecte pas. Ainsi, si une
entreprise ne réunit pas les délégués du
personnel pour discuter de l’égalité professionnelle,
force est de reconnaître qu’il ne se passera strictement
rien. La loi n’est pas contraignante. Du côté des
organisations syndicales, je ne suis pas sûre non plus que ce
soit une priorité pour elles de se battre pour exiger des plans
d’égalité professionnelle. Mais le tableau est peut-être
moins noir que celui que je trace, puisqu’on entrevoit depuis
peu l’ébauche de quelques avancées. En effet, à
l’EDF, par exemple il y a une mesure de rattrapage salariale pour
les femmes (sensée combler le manque à gagner). A ma connaissance,
c’est le premier plan en faveur des femmes et c’est important.
Reste que cette différence globale de salaires relève,
à mon sens, d’une tolérance sociale. Quelque part,
dans l’inconscient collectif et les représentations mentales,
les femmes ne peuvent prétendre qu’à un salaire
d’appoint.
CH : Le problème c’est qu’aujourd’hui,
pour subsister, on a besoin dans la plupart des cas de deux salaires !
A.C. : En effet. Mais ni meilleur, ni pire, le mouvement
syndical, pareil à celui de la fonctionnement de la société,
est structuré sur l’imaginaire masculin. Ces représentations
collectives traditionnelles (selon lesquelles l’homme travaille
et la femme s’occupe de la sphère familiale) fonctionnent
toujours même si cette perception est obsolète puisqu’elle
ne correspond plus à la réalité d’aujourd’hui.
Désormais et très massivement les femmes ont investi le
monde du travail. Aujourd’hui il y a des familles monoparentales,
des femmes qui élèvent seules leurs enfants et qui sont
dans une situation de grande précarité puisque leur revenus
sont trop faibles, des femmes seules; toutes ont besoin d’un vrai
salaire. C’est en quelque sorte le même problème
que celui du temps partiel…
CH : Parlons-en, justement ! On sait que ce sont
à 82% les femmes qui travaillent à temps partiel…
A.C. : Concernant le temps partiel féminin, je
crois que nous avons manqué d’acuité. Nous avons
été aveuglés par ce miroir aux alouettes qu’offrait
l’instauration du temps partiel féminin. En réalité,
nous avons simplement été trompés, « arnaqués »
lorsque on nous a vendu le temps partiel dans les années 80 au
nom de la conciliation. A l’époque, je me souviens, l’argument
était de dire que les femmes grâce au temps partiel allait
enfin pouvoir conjuguer vie professionnelle et vie familiale. Elles
auraient davantage de temps pour s’occuper des enfants. Davantage
de temps pour s’épanouir elles-mêmes.
Mais, en réalité, force est de reconnaître que ce
discours racoleur recouvrait une autre réalité. Il sous-entendait
implicitement, mais purement et simplement, que le travail des femmes
n’était pas un travail à part entière et
donc qu’il ne méritait pas d’être rémunéré
par un salaire à part entière. On reste d’ailleurs,
dans la même logique avec l’inégalité salariale,
qui sous-tend que la femme est l’épouse ou la compagne
d’un homme. Que son licenciement est donc moins préjudiciable
que celui de l’homme. A croire qu’aujourd’hui les
mentalités n’ont pas évoluées ou très
peu puisque tout cela participe inconsciemment du même raisonnement,
et des mêmes résistances masculines.
CH : Mais c’est intolérable !
A.C. : Effectivement ! Mais on ne peut pas jeter la pierre qu’aux
syndicats ! Nous sommes désormais dans une logique patronale
qui développe aussi la précarité, le temps partiel
etc.
CH : Reste que les syndicats ne bougent pas beaucoup pour
changer cet état de fait !
A.C. : Je pense que le tournant qui a été pris au
début des années 80 sur cette question a eu des conséquences
très négatives. A partir de là, la tendance au
travail partiel s’est développée dans tous les secteurs.
C’est vrai qu’aujourd’hui une conciliation entre vie
privée et vie professionnelle semble une gageure impossible puisque
la femme doit travailler le matin, le soir, le samedi, (le tout en des
voyages épuisants) et que ces horaires impossibles rendent sa
vie familiale encore plus difficile.
CH : La lutte spécifique des femmes n’est
donc pas un « archaïsme » comme certain(e)s
le prétendent…
A.C. : La lutte des femmes pour leurs droits reste complètement
d’actualité. De fortes inégalités demeurent
dans tous les domaines de la vie des femmes. Des risques de régression
existent même sur des acquis obtenus par les luttes. C’est
pour cela qu’il faut imposer la dimension féministe dans
tous les combats sociaux actuels et à venir, dans tous les mouvements
qui luttent pour un autre monde, comme le mouvement altermondialiste.
Propos recueillis par Gisèle Halimi, Aimée Gourdol, Martine
Houyvet et Isabelle Gaudé.
Photo : Isabelle Besson.