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Accueil | Journal : sélection d’articles | n° 96 - avril 2006 ← Précédente | ↑ Haut ↑ | Suivante →

 

ÉDITO :
L’affaire Tysiac : un déni européen

Par Gisèle Halimi

Alicja Tysiac est polonaise. Elle a 35 ans. Elle est mère de deux enfants qu’elle élève seule. Enceinte une troisième fois, en 2000. Elle consulte trois ophtalmos compte tenu du très mauvais état de ses yeux. Mise en garde et diagnostic : si elle mène sa grossesse à terme, elle prend de très sérieux risques pour sa vision. Pendant sa grossesse, sa vue s’affaiblit. Devant cette aggravation, elle demande à avorter.
Il faut savoir que l’Etat polonais interdit - sauf danger pour la mère, malformation du foetus, ou viol - tout avortement. Les Polonaises sont donc privées d’un droit essentiel, celui de choisir de donner (ou non) la vie. Les Polonaises, des Européennes comme nous. Les médecins refusent d’autoriser l’avortement thérapeutique d’Alicja. Elle accouche donc en novembre 2000.S’ensuit une hémorragie rétinienne qui détériore considérablement sa vue. Au point que le statut d’invalide lui est octroyé ainsi qu’une indemnité de 140 €.Elle ne voit pas à 1,40 m. Elle est menacée, à terme, de cécité.

Une agitation factice ?
Voilà l’histoire que Dickens aurait pu écrire. L’Europe en marche, la modernité, les nombreuses directives européennes pour l’égalité des femmes, leur place reconnue dans le développement et l’avancée des pays, tout cela ne serait-il qu’agitation factice, objets de vitrines soigneusement décorées par Bruxelles, mais à usage restreint ?
La dignité et la liberté de choisir des Européennes ne seraient-elles réservées qu’à l’Espagnole ou à la Française ou à certaines autres privilégiées ?

Alicja peut donc devenir aveugle. La loi, ainsi interprétée par les médecins, semble le vouloir. La justice, elle, se tait, les tribunaux polonais ont rejeté la mise en cause des gynécologues qui lui ont dénié le droit à l’avortement thérapeutique.

Alicja a saisi la Cour européenne des Droits de l’Homme (CEDH) à Strasbourg. Atteinte au respect de sa vie privée (art. 8 de la Convention européenne des Droits de l’homme). Traitement inhumain et dégradant (art. 3). A ces deux violations de notre droit s’ajoute un déni de justice puisque aucune juridiction nationale n’a accepté d’examiner son cas. Ainsi même le droit à l’avortement thérapeutique aussi limité soit-il devient théorique, un faux-semblant camouflant un vrai veto. Puisque sa violation ne peut faire l’objet d’aucun arbitrage judiciaire.

Une cause symbolique
La CEDH a examiné l’affaire Alicja Tysiac le 7 février. Elle n’a pas rendu encore de décision. Choisir la cause des femmes a décidé d’intervenir dans le débat. Clotilde Normand, avocate au Barreau de Paris et membre du collectif juridique de Choisir et moi-même, nous rendrons à Strasbourg pour plaider, aux côtés de son avocate polonaise, la cause d’Alicja. Clotilde en a déjà informé le président.

Car cette cause est symbolique de la négation des droits fondamentaux de certaines Européennes. Des femmes polonaises, irlandaises, maltaises, chypriotes et, jusqu’à nouvel ordre, des portugaises.
Cette Europe que l’on nous construit peut-elle reconnaître la dignité des femmes dans certains de ses pays, et la fouler aux pieds pour d’autres ? Un silence assourdissant semble l’avoir saisie sur ce scandale.
Nous l’avons dit, nous l’écrirons bientôt, seul un statut unique des Européennes, synthèse des meilleures lois de chaque pays, cimentera l’Europe des femmes. Au moyen de ce que nous appelons la clause de l’Européenne la plus favorisée  1 En attendant, soutenez Alicja dans sa courageuse démarche par vos messages, votre parole, vos écrits. Sa cause est la nôtre.  2

G.H.

… Dernière minute : lire les communiqués du 22 mai et du 29 juin


1. CHOISIR prépare un numéro hors-série sur ce thème essentiel ainsi que diverses manifestations, colloques, conférences.
2. Ecrivez à Choisir la cause des femmes. Nous transmettrons. 

 

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ENTRETIEN :
Christiane Taubira, députée de Guyane 
Diplômée d’économie et d’agro-alimentaire à Paris.
Cofondatrice de la confédération caraïbe de la coopération agricole (1982-1985), de l’assistance technique à la pêche artisanale en Guyane (1985-1990).
Candidate du Parti radical de gauche à l’élection présidentielle en 2002. Vice-présidente du Parti radical de gauche.
Députée de Guyane depuis 1993. Députée européenne de 1994 à 1999.
A donné son nom à la loi votée le 10 mai 2001, qui reconnaît comme crimes contre l'humanité la traite négrière transatlantique et l’esclavage qui en a résulté.

CHOISIR : Christiane Taubira, tout d’abord une question un peu personnelle : qu’est-ce qui a motivé votre entrée en politique ?
Christiane Taubira : Mon entrée en politique est très inhabituelle. Lorsque j’étais étudiante ici à Paris, j’ai découvert le militantisme avec l’Union des étudiants guyanais. Il venait d’y avoir le coup d’Etat au Chili. J’étais très mobilisée. J’allais partout où il y avait des meetings ou des actions de solidarité. J’allais aussi beaucoup à des réunions sur l’Algérie, la Palestine, sur Haïti et Saint-Domingue. Et je lisais tout : Trotski, Proudhon, Marx. Lorsque je suis rentrée en Guyane, fidèle à tout ça, j’ai milité dans une organisation politique indépendantiste très populaire. Nous avons connu une période très tumultueuse…J’ai cessé d’y militer en 1982 et comme pour la plupart des responsables de l’organisation, je me suis réorientée. J’ai choisi de changer de métier tous les 4 ans pour parfaire mon expérience d’économiste. Et en 1992, les gens en Guyane ont organisé des pétitions et des émissions de radio pour me demander d’aller aux élections législatives.

CH : Vous étiez donc connue ?
C.T. : J’étais connue car je tenais une chronique quotidienne à RFO sur la pêche et l’agriculture et j’étais invitée à donner des conférences publiques. J’avais aussi mené une bataille épique dans le secteur de la pêche et ma victoire avait été publique.

CH : Et à ce moment, vous avez accepté ?
C.T. : J’ai accepté d’être candidate aux élections législatives en 1993.  1

CH : Quand avez-vous commencé à sentir les discriminations ?
C.T. : Sur place, je ne sais pas si on peut parler de discrimination anti-femme mais j’ai subi l’extrême violence de mes adversaires politiques…

CH : Et ici en métropole, avez-vous senti des discriminations ? Dans votre vie de femme députée ?
C.T. : La forme de discrimination que j’ai subie, c’est la condescendance. On me regardait de haut : une femme venant de l’Outre-mer, de loin. Cette condescendance, ce paternalisme, cet « il faut la protéger » a cessé assez rapidement, je dois dire (rires)…

CH : Est-ce que vous vous sentez féministe ?
C.T. : Je me sens surtout reconnaissante aux féministes. Parce que j’ai vécu la grande vague du féminisme quand j’étais étudiante. Je me suis laissée entraîner, je me suis engagée dans la dynamique du féminisme... Si je suis féministe ? Oui, profondément.

CH : On connaît votre loi sur l’esclavage mais ce dont on ne parle jamais c’est la condition spécifique des femmes esclaves. Par exemple : y avait-il autant de femmes que d’hommes ?
C.T. : Si on parle de la traite négrière et de la traite transatlantique, la traite est essentiellement masculine. Mais il y avait aussi des femmes, des adolescentes surtout qui subissaient « l’appareillage ». Elles étaient violées par les marins avant d’être embarquées. On appelait ça l’appareillage. Ca permettait d’augmenter la valeur du capital parce qu’en général, elles étaient enceintes de ces viols. Mais il n’y a pas de chiffres précis dans les travaux d’historiens de l’esclavage.

CH : C’est important ce que vous dites, parce que si elles étaient violées et qu’elles n’étaient que peu de femmes pour beaucoup hommes, ça devait être terrible…
C.T. : Elles étaient violées par les marins, et après elles étaient violées par les maîtres sur la plantation. Le viol était courant, le métissage fréquent.

CH : Etaient-elle violées par les autres esclaves ?
C.T. : Non, elles étaient protégées par les autres esclaves.

CH : Mais pourquoi les emmenait-on dans ces conditions ? Uniquement pour qu’elles fassent des enfants ?
C.T. : C’était aussi les aléas de la capture. On emmenait moins de femmes mais on en emmenait aussi. La réalité de l’esclavage, c’est que la main d’oeuvre masculine était quand même plus nombreuse. La reproduction des esclaves sur place faisait que ça rééquilibrait, à terme, la population.

CH : Quels étaient les rôles des femmes ?
C.T. : Il faut savoir que le Code Noir dit très clairement que l’esclave est un bien-meuble. Même si la main d’œuvre masculine était plus recherchée, il y a quand même des femmes parce que l’économie de plantation a besoin de femmes : elles travaillent dans les plantations, elles sont violées par les maîtres, elles subissent aussi des maternités forcées parce qu’il y a des habitations qui s’étaient spécialisées dans la reproduction et qui avaient des esclaves « étalons ». On utilisait ces esclaves pour féconder les femmes. Pendant des siècles, on a empêché la construction de familles.

CH : Elles ne gardaient pas leurs enfants ?
C.T. : Non. Les enfants appartenaient au maître. Il pouvait les vendre s’il avait besoin d’argent. Et ça explique aussi pourquoi l’avortement s’est beaucoup développé dans l’économie de plantation. Les femmes ont assez rapidement découvert l’univers botanique des Amériques. Elles avaient une familiarité avec l’environnement de l’Afrique et là, elles ont découvert l’univers naturel des Amériques au point de repérer assez rapidement les plantes qui servent à empoisonner le bétail, et parfois à empoisonner aussi les maîtres !…

CH : Leur rôle était-il important dans la résistance ?
C.T. : Il y a eu une forme de résistance spécifiquement féminine. Il y a des figures de femmes qui organisaient la résistance. Moi, les femmes je les retiens comme avorteuses, guérisseuses, empoisonneuses…

CH : Dans son livre « Une Histoire populaire des Etats-Unis », Howard Zinn parle du grand rôle joué par les femmes esclaves dans la résistance et leur participation à « au moins sept actes de rébellion : sabotages, vols, ralentissement de l’activité, incendies de bâtiment ou de plantation, assassinats de surveillants ou de maîtres et évasions ».
C.T. : Ce sont les trois catégories que j’allais nommer encore : les prêtresses, les incendiaires et les femmes nègres marrons. Dans les cales des bateaux, on mélangeait des esclaves qui parlaient des langues différentes, qui avaient des rites différents et qui, si possible, provenaient de communautés conflictuelles pour éviter les rebellions concertées. Mais en fait, très vite, les esclaves ont compris qu’ils avaient un sort commun et ils se sont mis à communiquer. On s’est rendu compte qu’il y a quelques cultures qui ont été dominantes. Dans toute la Caraïbe on retrouve des noms, des rituels, des pratiques qui viennent constamment de ces cultures là.

CH : Et les femmes ? Les prêtresses ?
C.T. : Les prêtresses, ce sont celles qui transportaient le savoir, les connaissances. Elles pratiquaient les danses, les chants, les contes, les rites. Ce sont de véritables ferments de résistance. On trouve des femmes qui ont des rôles extrêmement importants et qui parfois sont complètement au sommet de la hiérarchie de ces religions syncrétiques, qui mélangent le catholicisme, religion obligatoire, avec des souvenirs de religions animistes. A côté des prêtresses, il y avait aussi les incendiaires qui organisaient l’incendie des plantations. Elles servaient de relais avec les communautés de marrons, généralement pour faciliter leur incursion. Les nègres marrons cultivaient dans la forêt mais ils descendaient aussi, parfois, dans la plantation pour s’approvisionner et prendre d’autres esclaves. Il y avait une communication entre les esclaves et les nègres marrons au point que les nuits où les marrons venaient sur la plantation, les femmes mettaient le feu pour faire diversion.

CH : Elles étaient nombreuses dans le phénomène marron ? Ou bien, elles se contentaient d’être des incendiaires ?
C.T. :Elles avaient même des rôles déterminants. Il y a des communautés de marrons où des femmes ont joué des rôles importants, au Surinam, en Jamaïque, au Brésil, en Guyane, en Guadeloupe. Elles étaient à la tête, elles faisaient partie de l’Etat major, parfois elles étaient même les chefs des nègres marrons. Il y a de très belles histoires de femmes résistantes.

CH : Quel rôle les femmes, notamment les femmes noires, jouent-elles dans le combat pour l’émancipation ?
C.T. : Une société qui est à ce point privée de liberté ne survit pas seulement physiquement. Je pense que la résistance culturelle a été plus importante encore que la résistance physique. Les femmes ont permis aux hommes et aux enfants de survivre. Parce qu’il faut quand même se rappeler qu’il y a coalition de l’État et de l’Église. La justice les condamne par exemple avec le Code noir. Quant à l’église, elle a des plantations. L’Eglise a des esclaves et les esclaves doivent rester dans leur condition d’esclaves. Il n’y a aucune issue.

CH : Quand l’Eglise a-t-elle reconnu l’esclavage comme un crime ?
C.T. : L’Eglise ne l’a pas formulé comme cela mais Jean-Paul II a demandé pardon à Gorée  2. Il faut savoir qu’il y a des bulles pontificales qui organisent la traite et l’esclavage à partir de 1454. Ce n’est qu’en 1839, si mes souvenirs sont bons, qu’il y a un texte papal disant qu’il ne faut pas continuer à mettre en esclavage les Amérindiens et les Noirs. L’Eglise joue un rôle capital parce que l’autorité religieuse est l’autorité suprême. C’est quand même une bulle papale qui va décider du partage des Amériques et dire que tout ce qui est à l’Est est portugais et tout ce qui est à l’Ouest est espagnol.

CH : On vous a reproché de ne parler dans votre loi que d’une partie de la traite, la traite atlantique, et de passer sous silence la traite interafricaine et l’esclavage en terre d’Islam. Que répondez-vous à vos détracteurs ?
C.T. : Mes détracteurs ne m’ont pas lue, parce qu’on ne peut pas me reprocher cela. J’en parle aussi bien dans mon livre « L’Esclavage expliqué à ma fille »  3 que dans l’exposé des motifs de la loi de 2001, il est question de la traite transsaharienne par les négociants arabes.

CH : Ce qu’ils vous disent, c’est qu’il n’y a pas que la traite transatlantique.
C.T. :Evidemment, je pouvais aussi dénoncer l’esclavage subi par Spartacus ! Mais là, en 1998, on a le 150ème anniversaire de l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises. Je constate qu’il y a une souffrance énorme, indicible, colossale. Cet anniversaire a dégagé et libéré les choses. Il y a eu des tas de débats dans les universités et il y a eu beaucoup d’initiatives associatives avec des reconstitutions de marchés aux esclaves, des reconstitutions de traversées. J’ai participé à beaucoup de débats. J'entendais vaguement cette revendication du crime contre l’humanité et je me disais « Mais enfin, c’est évident que c’est un crime contre l’humanité. » J’ai vu à quel point les gens étaient malades de cela et n’allaient commencer à guérir que si l’on commençait à parler et qu’on nommait le crime. C’est ce qui m’a conduite à faire ce texte de loi. Voilà, tout texte de loi est contextualisé.

CH : Vous voulez dire que si on met le mot dessus, ça les aide à guérir ?
C.T. : Oui, parce que les gens sont là. Les gens m’arrêtent et me demandent « Vous êtes bien Mme Taubira ? Je veux vous dire merci pour votre loi ». Un jour, une femme togolaise, m’a dit : « Je veux vous dire merci parce que vous savez, avant votre loi, quand j’allais à la préfecture et qu’on m’humiliait, j’acceptais. Maintenant, quand je vais dans n’importe quelle administration, je dis « vous avez le droit de me dire non, mais vous n’avez pas le droit de me traiter comme ça ».

CH : C’est un changement historique, culturel…
C.T. : Et même ontologique. On appartient à l’ humanité.

CH : Vous savez qu’il y a un débat permanent autour de l’Universalisme. Quelle serait selon vous une définition « convenable » de l’universalisme qui éviterait le piège de ce que l’on ne veut pas, c’est à dire le communautarisme ?
C.T. : Pour moi l’universalisme c’est la conscience de l’existence du monde, c’est le nœud où la diversité du monde rejoint l’unité de la condition humaine. C’est à dire que je pense qu’à toutes les époques, à tous les coins de la terre, nous appartenons à une même espèce. Mais nous avons développé des expressions différentes de notre rapport au monde. Ces expressions différentes qui sont les cultures sont, pour moi, d’égale dignité. Elles méritent le respect. Et à partir de ce moment là, si je reconnais la diversité des cultures, je n’ai aucun problème pour reconnaître que l’autre est mon frère et je suis comptable de sa liberté. L’universalisme, c’est ça. Je ne peux pas rester indifférente à ce qui arrive aux autres. C’est ma capacité à accepter la différence et à concevoir l’égalité par delà les différences. Pour moi, c’est ça l’universalisme. Ce n’est pas l’uniformité. Ce n’est pas la domination d’une culture sur les autres.

CH : Ce n’est pas le refus de reconnaître les différences.
C.T. : Non, au contraire.

CH : Mais certains s’en servent dans ce sens. Et c’est une source d’injustice et de discrimination énorme. Il va y avoir une bataille à mener sur ce plan là.
C.T. : Absolument. Je pense qu’il est temps qu’il soit le temps des femmes parce que je pense profondément que vraiment les femmes ont historiquement, et non génétiquement, un autre rapport au pouvoir, un autre rapport au temps. On a besoin de changement sur le long terme. On n’a pas besoin de pouvoir qui soit esclave d’échéances électorales. Je pense que ce rapport au pouvoir est féminin et je pense vraiment qu’il est temps qu’il soit aussi le temps des femmes.

Propos recueillis par Catherine Albertini, Gisèle Halimi et Catherine Hanin
Photos : Catherine Hanin

 

1. Sera élue avec 66% des voix.
2. Petite île de la côte du Sénégal. Devint après 1677 le principal comptoir français de l’Afrique occidentale.
3. Christiane Taubira, L’Esclavage raconté à ma fille (Bibliophane édition, 2002 ; poche édition, 2006).

 

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HISTOIRE :
Michelle Perrot, l’historienne des femmes
Par Gisèle Halimi

On peut affirmer que si l’histoire des femmes existe, si elle est sortie de son silence séculaire, et conquiert aujourd’hui ses titres de noblesse ( par la multiplication notamment des chaires et d’études universitaires sur les femmes, le genre…) c’est beaucoup à l’entêtement et à la lumineuse pédagogie de Michelle Perrot que nous le devons.

Une sérénité contagieuse
Son dernier livre Mon histoire des Femmes (Ed. Seuil / France Culture, 245 p., 20 €, avec un CD-Rom MP3), recueil d’une série d’émissions sur France Culture, explique en 4 parties et 25 chapitres l’histoire de toutes les femmes. Les ordinaires et les autres. Méthodiquement, avec une sérénité contagieuse, Michelle Perrot égrène l’histoire de notre corps, de notre travail (paysan, domestique, ouvrier, du spectacle…), de nos luttes dans la cité et décrit un large panorama des luttes féministes passés. Grâce lui soit, par exemple, rendue pour ces rappels des propos bouffons de Sylvain Maréchal, « homme d’extrême gauche », qui justifiait la publication de son « Projet d’une loi portant défense à lire aux femmes » en écrivant : «  La Raison veut qu’une femme ne mette jamais le nez dans un livre, la main à la plume… » (1801). Presque au moment où régnait Madame de Staël et où allait bientôt briller George Sand.
Avec une rigueur d’historienneque que ne dément à aucun moment son empathie féministe, Michelle Perrot situe clairement la place des femmes dans les actions collectives, qu’il s’agisse de syndicalisme ou de politique.
Et nous explique pourquoi, dans le cadre des relations femmes / hommes, il nous fut, il nous est si difficile - encore - d’accéder à la parfaite égalité. Et, d’une certaine manière à la reconnaissance de notre dignité. « Et maintenant ? » conclut-elle.

Impossible bilan
Maintenant, et beaucoup grâce aux livres de Michelle Perrot, les femmes prennent conscience de ce qu elles furent et de ce qu’elles sont dans l’histoire de l’humanité. Elles s’enrichissent ainsi d’une nouvelle fierté. Les femmes dans l’histoire ?
« Impossible bilan » dit, écrit Michelle Perrot. « Entre l’optimisme de la conquête et le scepticisme du sentiment de l’illusion… ». Mais comme à ses débuts, « histoire à suivre. Histoire à faire, aussi… ». Il faut lire Mon histoire des Femmes de Michelle Perrot pour apprendre, comprendre, mettre fin à l’opacité qui a dans le passé noyé la geste féministe. Mais surtout pour retrouver nos racines. « Je veux savoir d’où je pars pour conserver tant d’espoir… » écrivait Paul Eluard. Avec Michelle Perrot, nous savons, nous espérons.

G.H.

Trois questions à Michelle Perrot

1- Pensez-vous que la connaissance par les femmes de leur histoire peut leur donner de nouvelles raisons de revendiquer l’égalité, de défendre leur dignité ?
Oui, je le pense. L’histoire des femmes est née en partie du mouvement des femmes. Elle l’a accompagné, en sourdine parce qu’il avait des urgences, des objectifs immédiats plus importants. Elle l’ a aidé à se situer dans le temps. Aujourd’hui, elle le capitalise en quelque sorte pour le transmettre, pour éviter qu’ à nouveau, comme si souvent, les femmes perdent la mémoire de leurs luttes qui sombrent ainsi dans l’oubli. Dans cet oubli d’elles-mêmes qui sape la conscience de soi.

Mais au-delà de cette fonction mémorielle, l’histoire est un instrument d’intelligibilité. D’abord du silence qui a submergé l’existence des femmes, ensevelie dans la nuit obscure d’un passé inénarrable. Des souffrances qui ont été les leurs. Des interdits qu’on leur a opposés et qu’elles ont d&ucitc; vaincre pour s’approprier le savoir, le travail, la liberté de circulation, le droit d’aimer, d’enfanter librement, d’être des citoyennes à part entière. Longtemps, les femmes ont été murées, exclues, voilées, et cette situation pèse encore lourdement sur elles, quand elle n’est pas leur seul présent. Pourquoi ? Comprendre les raisons de la hiérarchie des sexes et de ses effets, la fameuse «  domination masculine », les appréhender non seulement comme des structures immobiles, mais saisir leurs variations dans le temps : voilà un des objectifs de l’histoire.

Mais les femmes n’ont pas été seulement des victimes. Elles ont été des actrices de l’histoire, de leur histoire, au rebours de ce qu’écrivait Simone de Beauvoir : «  Toute l’histoire des femmes a été faite par les hommes ». Les femmes ont agi de bien des manières. Par l’obstruction, le refus, la résistance, le lent grignotage des interdits. Par le murmure, la conversation, le chant, le cri, la parole privée et publique. Par l’aménagement du quotidien, l’action individuelle et collective, dont le/les féminismes sont une forme contemporaine majeure, décriée à la mesure de son importance. L’égalité n’est pas le fruit d’une modernité automatique, mais le résultat d’une volonté. Conquête inachevée, elle reste fragile. L’histoire incite à la vigilance.

Enfin, l’histoire des femmes, par l’analyse des expériences passées, aide à déconstruire les systèmes de pensée, de savoir et de pouvoir qui rivent les femmes à une place assignée au nom d’autorités invisibles et obsédantes, qui tissent leur sujétion, leur consentement, voire leur sentiment de culpabilité : la Nature, Dieu, l’Universel, la Révolution, le Droit. Elle a une fonction critique nécessaire et libérante.

[…] Propos recueillis par Gisèle Halimi

[ Version abrégée. Retrouvez l’intégralité des réponses dans notre journal n° 96]

 

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PROSTITUTION
Un match, des bières, des putes… et la bénédiction de la loi
Par Violaine Rumin-Lucas, membre du bureau de Choisir la cause des femmes

Près du stade olympique de Berlin où se déroulera dans quelques mois la coupe du monde de football, s’est ouvert un lupanar géant, Artémis.

Règlementarisme : l’hypocrisie de la loi. Dans son édition du 26.02.2006, Le Monde décrit ce « bordel géant ». Sur quatre étages et 3OOOm2, des prostituées circulent nues parmi une clientèle d’hommes. Les deux paient un droit d’entrée (les premières 50 euros, les seconds 70) ; les passes sont ensuite payantes (à partir de 60 euros). La mairie de Berlin dispense une sorte de manuel de savoir vivre à l’usage des clients des prostituées : « Soyez poli », « Soyez propre »…Magnifique décalogue hygiéniste censé limiter la violence inhérente à la prostitution. Peut-être, notre époque moderne, verra-t-elle un jour un manuel de la ratonnade courtoise à destination des supporters ouvertement fascistes du monde du football : « Soyez courtois », « Soyez propre »…? En attendant, le choix de placer ce lupanar aux environs du stade n’est pas un hasard. En effet, le business du sexe peut compter sur la foule des clients que draîne le spectacle sportif pour prospérer, d’autant que le règlementarisme n’empêche nullement l’illégalité. Interpol reconnaît ainsi que les événements sportifs internationaux s’accompagnent d’une augmentation de la prostitution forcée (Le Monde, 26.02) comme ce fut le cas lors de la coupe des confédérations en 2005.

Prostitution et football : l’hypocrisie du sport et des médias. Football, sexe, télévision telle est la trinité de notre époque dévote d’argent…A quelques semaines de la coupe du monde, les amoureux du football se réjouissent des rencontres sportives à venir. La société mafieuse aussi : le trafic de chair humaine rapporte, paraît-il, plus que celui de la drogue ou de la contrefaçon.
Des eurodéputées tentent, difficilement, de sensibiliser le monde sportif sur cette question et le 25 janvier 2006, La Coalition Contre la Traite des Femmes (CATW) a lancé une campagne internationale intitulée : Acheter du sexe n’est pas un sport.
La pétition a déjà été signée par plus de 10 000 personnes individuelles et organisations à travers le monde.

V.R.-L.

[extraits du dossier Violences - Prostitution]
(lire également le communiqué du 29 avril)

 

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À l’écoute des femmes dans le monde

Australie
Dur à avaler !
Le Parlement australien a voté le 16 février dernier la suppression de l’interdiction de la pilule abortive RU486. Ce vote, qui faisait suite à des semaines de débats houleux, enlève ainsi au ministre de la santé, Tony Abott, le droit d’interdire la dite pilule ; celle-ci sera dorénavant distribuée sous la responsabilité de l’Administration des produits thérapeutiques.
Le Premier ministre conservateur John Howard et son ministre se sont déclarés extrêmement déçus. Ils redoutent une augmentation du nombre d'avortements - aujourd’hui estimés à   80 000 par an sur une population de 20 millions d’habitants -. Autre crainte invoquée, et partagée avec les Églises : les « risques encourus par la femme ». Et le cardinal Pell, archevêque de Sidney, de rappeler que « la grossesse n’est pas une maladie »  ! Nous voilà rassurées…

Belgique
Devinette
D'après le journal Le Soir, l’écart de rémunération entre les femmes et les hommes reste inchangé en Belgique depuis…1995. En 2006, la différence s’élève toujours à 24 %.
Question : quelle catégorie de sexe est la moins bien rémunérée ?

Italie
Circonstances atténuantes
Stupeur et indignation en Italie après que la Cour de cassation, où siégeaient cinq hommes, a rendu un jugement controversé à la mi-février. En accordant des circonstances atténuantes à un homme coupable d’avoir violé une adolescente qui avait déjà eu des relations sexuelles, la haute juridiction a ainsi estimé que « les dommages causés par la violence sexuelle sont moins graves si la victime a déjà eu des rapports sexuels avec d’autres hommes avant le viol » (sic). D’où la colère légitime de nombreuses associations et personnalités politiques, dont la ministre pour l’égalité des chances.
Que serait-il advenu si le violeur avait envoyé des fleurs à sa victime pour s’excuser ? Une libération pour « bonne conduite » ?

Maroc
Violences sur écoute
Un premier numéro gratuit (0 8000 8888) à destination des femmes battues a été inauguré fin 2005 par le Premier ministre Driss Jettou. Selon Fatima Maghnaoui, directrice du centre d’accueil Annadja, à Rabat, ce numéro d’appel, accessible sur l’ensemble du territoire et financé par le gouvernement marocain, devra permettre « d’orienter les femmes désorientées, vers les organes judiciaires et administratifs ». Le dispositif, largement évoqué au travers des médias, pourrait rapidement fonctionner 7 jours sur 7 et 24h sur 24 avec l’arrivée de nouvelles opératrices dont une partie devra être berbérophone.

Monde
Encore un effort
Selon le rapport annuel de l’Union interparlementaire (UIP), organisation regroupant 142 parlements nationaux, jamais autant de femmes n’ont siégé dans les parlements nationaux. Mentions spéciales au Rwanda (48,8%) et à la Suède (45,3%) ainsi qu’à l’Amérique Latine et aux pays qui sortent de conflits (Afghanistan, Burundi, Libéria). Une bonne nouvelle à relativiser toutefois : la proportion de femmes y atteignait tout juste les 16% à la fin de l’année 2005. La France, pays des droits de l’homme, s’affiche quant à elle péniblement à la 85ème place sur 138.

[…]

(extraits du dossier A l’écoute des femmes dans le monde)