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« Je vous en supplie Docteur ne m’abandonnez pas. » Paroles d’avortées en France dans les années 1970


« Je vous en supplie Docteur ne m’abandonnez pas » :
Paroles d’avortées en France dans les années 1970.

 

Plongée dans les archives de Choisir la cause des femmes

A l’occasion de la journée internationale de lutte pour l’avortement 2021, notre association « Choisir la cause des femmes » publie des extraits anonymes de lettres adressées par des femmes au Professeur Paul Milliez pour lui demander de les aider à avorter, entre novembre 1972 et novembre 1973. Ce professeur de médecine, catholique fervent, témoigna au Procès de Bobigny en faveur de Michèle Chevalier pour dire qu’il aurait aidé sa fille Marie-Claire à avorter si elle le lui avait demandé. Son témoignage fut décisif dans le procès historique qui participa à légaliser l’avortement avec la loi Veil en 1975.

Ces extraits de lettres tracent une histoire intime des droits des femmes dans l’époque cruciale du combat féministe en faveur de la légalisation de l’IVG. C’est une plongée dans la désespoir des femmes qui veulent avorter, mais aussi de mères inquiètes pour leur fille, quelques rares fois, de couples qui s’interrogent face aux conséquences d’un acte prohibé les plaçant dans l’illégalité et surtout mettant en péril la vie des femmes.

Au moment où, dans de nombreux pays, les droits des femmes régressent et particulièrement en matière d’accès à l’IVG, nonobstant la victoire obtenue par les femmes de Saint-Marin, lire ces paroles d’appel à l’aide de femmes des années 70 permet de comprendre en quoi la question de l’accès à un avortement libre et gratuit est une question sociale et politique. Et son interdiction une entrave fondamentale à la liberté des femmes à maîtriser leur capacité à donner la vie.

Les archives cachées de Choisir

L'histoire de ces lettres commence pour nous, au moment du décès de Gisèle Halimi, en juillet 2020, lorsque nous avons dû déménager les locaux de Choisir. Dissimulées au regard des adhérentes de l’association, nous découvrons huit grandes enveloppes kraft cachées derrière les rangées de livres et de dossiers d’archives de Choisir. Sur chaque enveloppe une étiquette indique :

    « I.V.G. Correspondance adressée au Professeur Milliez (dépôt à Choisir). »

Nous décachetons les enveloppes précautionneusement -nous savons que toutes nos archives seront confiées pour leur conservation aux Archives du Féminisme à Angers et que nous devons prendre soin de chaque document et des cohérences internes du « classement » erratique du fouillis de Choisir. Ce que nous découvrons dans ces enveloppes est une découverte bouleversante : la correspondance du Pr Milliez.

Peu de gens à Choisir avaient connaissance de ce fonds documentaire exceptionnel, y compris parmi les militantes le plus anciennes et les plus proches de Gisèle Halimi. Toutes celles et tous ceux qui ont milité à Choisir gardent en mémoire le capharnaüm étrange du local de Choisir. Des documents de toute nature qui, avec le temps, s’amassent parfois dans un mélange hétéroclite mais pourtant savamment orchestré. Nous avons toutes bien conscience que nous avons sous les yeux l’histoire de Choisir ! Mais nous sommes dans l’action présente et les combats de Choisir depuis le procès de Bobigny n’ont pas manqué : on ne prend donc pas le temps de s’arrêter pour fouiner dans toutes ces archives encore moins dans celles qui dorment depuis de si nombreuses années dans ces énigmatiques enveloppes.

Rapidement ces huit grandes enveloppes qui semblent surgir du passé nous livrent leur secret. Sur une simple feuille de papier dans une pochette bleue dont l’élastique tombe en lambeaux, une des secrétaires de Gisèle Halimi qui a dû réceptionner les enveloppes (à moins que celles-ci n’aient été constituées ensuite?), a écrit à destination de Gisèle Halimi :

 

    « Dossier « avortement » Remis par le Prof Milliez témoignages à joindre à ce que vous            

(GH ou Choisir) avez déjà. « Intérêt historique » de ces lettres. Craint que cette    

« paperasserie » soit détruite à son décès. »

En rouge, Gisèle Halimi tranche et donne les enveloppes à l’association avec la mention « Choisir », écriture et mention que nous connaissons bien car Gisèle Halimi indique toujours de cette façon ce qu’elle reçoit à son cabinet ou chez elle et dont elle estime que cela doit aller à l'association.

Chaque enveloppe contient donc une partie de la correspondance du Pr Milliez. Chaque enveloppe rythme les différents grandes étapes de sa carrière. Les suites de son témoignage au procès de Bobigny et, depuis lors, toutes les attaques dont il fait l’objet de la part de son ordre ou de certains confrères. Mais aussi, des discussions philosophiques, des lettres de soutien de confrère, du grand public, des échanges théologiques avec des religieux etc. Il classe méthodiquement les courriers qui lui sont favorables et ceux qui lui sont hostiles en « pour » et en « contre ». Sur certaines lettres il fait agrafer les réponses qu’il a adressées à leurs auteurs sur un papier très fin typographié. Son classement est soigneux et rigoureux : les lettres -des centaines- forment des piles régulières de feuilles dépliées auxquelles parfois il joint l’enveloppe.

51 lettres de femmes ou de leurs proches qui demandent de l’aide au Pr Milliez

 

Parmi ces liasses, l’une contient 51 lettres de femmes ou de leurs proches qui demandent de l’aide au Pr Milliez pour interrompre une grossesse non désirée.

C’est de ces lettres dont nous voulons rendre compte aujourd’hui car elles nous ramènent à l’origine même de la création de Choisir. Mais aussi et surtout parce qu’elles nous (re)plongent dans une époque où les femmes ne pouvaient pas choisir librement de donner la vie, prises entre la difficulté de trouver « une adresse », la menace de poursuites judiciaires en cas d’avortement clandestin et la crainte de la mort qui menace chacune d’entre en avortant en dehors de tout dispositif médical sûr.

Ces témoignages sont forts et ils nous permettent d’imaginer ce que représente dans une société le fait de priver les femmes d’un accès à un avortement libre et gratuit. D’imaginer ce qu’aujourd’hui au Texas ou en Pologne mais aussi dans d’autres nombreux pays, et encore en France, des femmes subissent quand elles veulent mettre un terme à une grossesse qu’elles n’ont pas désirée et qu’elles ne sont plus protégées par la loi pour le faire.
 
Une « paperasserie » historique

Mille précautions nous obligent évidemment au moment de citer des extraits de cette correspondance et avant toute chose, l’anonymat absolu que nous entendons conserver aux auteures de ces lettres.

À cette époque, et comme le dira Gisèle Halimi dans sa plaidoirie de Bobigny, les avortements clandestins sont commis par des femmes abandonnées seules faute d’informations, d’interlocuteurs fiables et faute surtout de moyens financiers.

Le portrait sociologique de ces femmes est donc vite brossé : ce sont des femmes pauvres ou modestes qui ne disposent que de très faibles relais sociaux. Leur âge varie : les plus jeunes ont environ 16 ans et ont par exemple fait les frais de « surprise-party » qui ont mal tourné ; d’autres si elles n’ont pas encore 30 ans sont déjà multipares et élèvent déjà 3, 4, parfois même 5 enfants. A l’opposé, les plus âgées ont parfois autour de 50 ans comme l’une d’entre elle qui se retrouve enceinte à la suite d’un viol. Dans tous les cas, la détresse de ces femmes est immense.

Nous avons choisi de conserver l’orthographe d’origine des lettres. Un article plus long, voire un ouvrage ou une thèse d’anthropologie ou d’histoire de la médecine ou du féminisme qui cherche ici son auteur.e -car la correspondance de Paul Milliez est une mine d’informations sur la médecine militante des années 70- prendrait le temps de décrire plus longuement le support de ces lettres : les pages de cahier sommairement arrachées, le papier et les enveloppes jaunis dont certains détails trahissent la condition sociale mais aussi la difficulté à s’adresser au médecin, les quelques ratures, la précipitation, le manque d’espace, les typographies variées. Toutes ces lettres, à quelques exceptions près, montrent l’extrême déférence à l’égard du professeur de médecine et la honte de devoir accomplir une démarche qui humilie, ramènent moins à l’idée du péché qu’à celle d’une erreur impardonnable, et qui supplient presque invariablement.


Une affaire médiatique
On y lit aussi sans doute pour la première fois en France concernant un sujet sociétal et féminin, le poids des médias et de la télévision dans la diffusion des informations et son rôle dans les combats. L’image et les convictions du médecin sont apparues dans de nombreux journaux que les femmes citent dans leur correspondance :
    
    « J’ai suivi dans les journeaux le procès de la petite Marie-Claire, c’est ce qui m’a décidé à vous écrire. Je pense que sa mère a bien fait. » (13 novembre 1972)


    « Monsieur le Docteur.
 Je viens de lire dans les journaux l'affaire de la petite Marie-Claire. » (12/12/1972)


    « Monsieur le professeur.
 J'ai lu dans ici Paris ce que vous avez osé dire au sujet de l'avortement et je vous approuve. » (22/01/1973)


mais aussi sans doute à la télévision dont les foyers commencent à s’équiper :


    « Je m’adresse à vous car j’ai pu lire dans certaines gazettes et à la télévision que vous êtes l’homme des causes perdues. (13/11/1972)


    « J'ai suivi votre interview à la TV (…) » (18/11/1972)

Ces lettres dont nous ne donnons ici qu’un aperçu renseignent enfin sur la personnalité de ces soignants, militants de l’ombre, qui prennent des risques professionnels énormes pour porter secours à des femmes dont ils comprennent la détresse sociale. Deux autres grands professeurs  forment le réseau du Pr Millliez : le Dr Palmer qui témoignera aussi au Procès de Bobigny et le Dr Simon qui semble être également membre d’une commission sociale qui permet de déterminer si la femme peut accéder à un avortement. Pierre SIMON était un des fondateurs de « la Maternité Heureuse" qui deviendra le Planning Familial puis de l’ANEA, Association nationale pour l'étude de l'avortement. Ses médecins membres pratiquaient presque ouvertement les IVG en France. Cette association  a permis à CHOISIR environ vers 1973 de ne plus envoyer à Londres que les femmes hors délai pour subir une IVG par aspiration.

Un médecin engagé pour la lutte en faveur de l’IVG malgré ses convictions religieuses

Le professeur Milliez est une figure importante du procès de Bobigny et un médecin engagé auprès de femmes qui souhaitent accéder à un avortement. A la demande de Gisèle Halimi, il vient témoigner au procès de Bobigny pour dire qu’il aurait aidé Marie-Claire Chevalier à avorter si elle était venue le consulter. Ce témoignage de la part d’un médecin catholique qui reconnait lui-même ce que lui coûte le fait de témoigner au procès de Bobigny (et le conseil de l’ordre des médecins tentera de lui reprocher cette liberté) est un élément important de sa notoriété qui s’appuie aussi sur son passé d’ancien résistant et son aura de professeur en médecine.

Son témoignage au Procès de Bobigny témoigne de son engagement social. Il explique ainsi qu’après avoir pratiqué une avortement à 19 ans sur une femme arrivée « exsangue » à l’hôpital, mère de 4 enfants abandonnée par son mari, il a « favoris[é], au cours de [s]a carrière, un certain nombre d'avortements, pas seulement des avortements thérapeutiques, mais aussi des avortements sociaux. »

Et il ajoute : « J'ai toujours fait avorter les filles violées qui sont venues me voir. Il faut avoir vécu le drame d'une fille violée pour comprendre l'attitude que peut adopter un médecin qu’on vient voir dans des conditions semblables. Inutile de vous dire que j'ai fréquemment été conscient de l'injustice sociale devant laquelle je me trouvais. Il n'est pas d'exemple qu'une française riche ne puisse pas se faire avorter, soit très simplement en France, soit à l'étranger. On a toujours assez d'argent dans ces cas là pour un avortement fait dans de bonnes conditions. (…) Les femmes pauvres, je les voyais une fois qu'elles avaient fait leur tentative d'avortement. Mais quelle tentative et dans quelles conditions ! J'ai vu mourir des dizaines de femmes après des avortements clandestins (…) Je ne me souviens que trop de la situation des ouvrières de chez Renault qui donnaient deux mois de salaire à un médecin marron pour faire commencer l'avortement que je terminais douloureusement, à l'hôpital, sans anesthésie, parce que mon patron chirurgien, bien que socialiste très mondain, jugeait qu'il fallait que la femme s'en souvienne. Il nous interdisait de faire le curetage sous anesthésie. (…) »

Les lettres dont nous vous proposons de lire des extraits, corroborent les aveux que le professeur Milliez révèle lors du procès de Bobigny : sa pratique professionnelle, guidée par son appréhension des difficultés sociales de ses patientes, lui font transgresser la loi.

Mais ces prises de position sont déjà connues et attirent le respect comme le montre une lettre de 1971, que lui adresse un jeune homme dont la fiancée est enceinte alors qu’ils sont tous les deux dans une situation économique difficile et que le professeur reçoit :

    « Le fait qu’il existe des hommes de votre courage et de votre foi en la dignité humaine, capables de devancer les lois lorsqu’il le faut, nous permet d’espérer un monde meilleur, où tout du moins, nous interdit de sombrer dès à présent dans un trop noir pessimisme (…) grâce à vous nous avons pu discuter librement d’un acte, qui pour nos dirigeants actuels, est tout à fait impensable. » (24 mai 1971)

L’admiration que fait naître le médecin est très souvent exprimée dans les courriers qu’il reçoit. Dans cette lettre de 1972, une femme qui le sollicite pour un avortement lui envoie un second courrier pour annuler son rendez-vous témoignant des poursuites dont le professeur Milliez fait l’objet de la part du Conseil de l’ordre des médecins :

 

    « (…) j’ai vue que vous avez des ennuis. alors je crois, que tout compte fait il vaut mieux ne pas vous déranger en ce moment, je peux vous dire que dans mon entourage il y a beaucoup de personnes qui sont pour vous. » (18/11/1972)

Certaines soulignent la confiance qu’elles ont en la parole du médecin dont elles ne remettent pas en doute l’engagement. À propos de sa fille enceinte une femme écrit :
    « pouvez-vous faire quelque chose pour elle, puisque vous êtes pour l'avortement et je crois que ce n'est que soulager la misère. » (09/12/1972)


Une autre :
    « Je vois Docteur que l'on parle de vous et que l'on nous dit beaucoup de bien moi je le crois car je ne vous connais pas mais j'approuve tout ce que vous avez dit au sujet de l’avortement » (12/12/1972)

Pour autant, s’adresser au Professeur Milliez pour solliciter une aide à l'avortement est difficile. Ce médecin célèbre apparait comme le seul recours de femmes désespérées :

     « "Je vous en supplie" pourriez-vous nous fixer un rendez-vous (27/11/1972)

     « Monsieur le Professeur, Si je me permets de vous écrire c'est parce que vous seul pouvez m’aider. » (12/11/1972)


    « Je vais vous expliquez mon cas et j’espère que vous m’aiderez, car vous êtes mon dernier espoir (...) Je remets mon sort entre vos mains (…). Je vous en supplie Docteur ne m’abandonnez pas." (13/11/1972)


    «  Monsieur,
 Je m'excuse de vous déranger mais peut être êtes vous mon salut mon seul refuge. de vous dépend ma vie. » (22/11/1972)

   
Elles peuvent témoigner de la reconnaissance... :


    « J'ai l’honneur de vous remercier de tout coeur pour la place que vous avez eu la gentillesse de me réserver dans votre service et vous adresse toute ma reconnaissance. »      (23/11/1972)


...ou être dans une attitude de crainte à l’égard du médecin :


    « Je viens donc vous demander si vous ne pourriez pas faire quelque chose pour moi.
    Dans l'espoir que vous ne serai pas fâché par ma lettre et en espérant que vous voudrait bien me répondre. » (09/01/1973)

« Je vous en supplie Docteur ne m’abandonnez pas. »


Certaines lettres sont adressées au Dr Milliez par les mères de jeunes femmes qui se retrouvent enceinte. Une mère écrit ainsi à propos du Procès de Bobigny et de l’avortement de Marie-Claire :

    « Je suis moi même en ce moment dans le même cas, pour ma fille qui à 22 ans et enceinte de 2 mois 1/2 et croyez bien que si j’avais la possibilité de la faire avorter je le ferais sans hésitations car c’est une jeune fille instable qui de ce fait ne sera pas apte moralement d’élever seule un enfant. J’ai moi-même élever six enfants et je suis prête à l’aider mais mon mari ne veut pas entendre parler d’elle. (…)

Monsieur le Professeur je vous demanderai la faveur d’être reçu par vous, ne serais ce que pour avoir un conseil car j’en perds le sommeil à force de retourné le problème dans ma tête. » (13 novembre 1972). 

Mais ce sont les principales concernées qui lui écrivent, des femmes qui demandent concrètement de l’aide pour avorter et ne savent plus vers qui se tourner.

Lire leurs lettres renseigne sur leur condition sociale, mais aussi leur situation familiale et nous sommes loin des clichés avancés par les adversaires actuels de l’IVG. Souvent mère de familles nombreuses, ces femmes sont sans appui du père de leur enfant et sont singulièrement isolées. 80 % d’entre elles vivent et écrivent de province (15% de lettres viennent de région parisienne et et 5 % seulement de Paris).

Les difficultés économiques rendent d’abord impossible l’arrivée d’un nouvel enfant comme pour cette femme qui écrit :

    « Monsieur le Professeur Milliez,
   

Prenant la pillule et ayant arrêtée pour laisser reposer mes organes, un accident est arrivé car mon mari mettant des préservatif ; parmi lequel un à céder en ayant des rapports Étant dans un cas désespérée
 J'ai l'honneur de solliciter Monsieur le professeur que vous puissiez prendre ces quelques mots en considération car j'attends un bébé depuis 3 semaines. Je vous résume ma situation, ayant acheté une maison à X et devant payer des mensualités de 700 Fr. celà m'est impossible de mettre au monde un enfant car je dois continuer de travailler pour venir en aide au besoin familial J'ai une fille de quatre ans que nous aimons bien dans l'attente d'une réponse aidez-nous car nous sommes désorientés "Je vous en supplie" pourriez-vous nous fixer un rendez-vous » (27/11/1972)

Ces femmes comme nous venons de le lire sont la plupart du temps déjà mère de famille mais sont contraintes par des raisons économiques, par leur fatigue, par leur vie familiale, par leur santé mentale :

    « Docteur
 Je viens par ce petit mot vous faire part de mon problème.
 Voilà je suis enceinte de 3 semaines j'ai déjà 3 garçons et je n'ai que 25 ans, je ne voudrais     pas le garder car 3 j'estime que j'en ai assez. mon mari ne le sais pas. Je viens voir si vous pouviez pas m'avorter. Dites-moi combien vous prenez, car vous savez je ne suis pas bien riche. Dites-moi si vous pouvez m'apporter.
 Je vous remercie d'avance
 Répondez-moi le plus tôt possible » (29/11/1972)

La réponse du Professeur Milliez, le 5 décembre 1972, souligne la façon dont le professeur envisage son aide :  
   

    «  Madame,
  Je ne suis pas un avorteur, et je n'ai pas coutume de faire payer des malades qui sont dans une situation modeste.
   

Il faut vous adresser au professeur Palmer (87, boulevard Berthier–Paris XVIIe–Tél 380–42–50).

Recevez, Madame, l'expression de mes respectueux hommages.


Elles ont aussi parfois la charge de leur famille au sens large et cumulent les responsabilités :

    « Monsieur le Professeur,
   

Si je me permets de vous écrire c'est parce que vous seul pouvez m'aider. Je suis mariée j''ai deux enfants en bas âge. J'en ai un le plus jeune en nourrice. Je suis obligé de travailler depuis le mois de mars comme vendeuse. Car le salaire de mon mari n'est pas suffisant. De plus je m'occupe de mes frères (…) car je suis la plus vieille et que nous sommes restés tous les trois orphelins assez jeunes.
   

Et voilà que je viens de ma percevoir que je suis enceinte de trois semaines : Je prenais des pilules mais j'avais arrêté le mois dernier pour me reposer. Je ne sais vraiment pas comment faire. Je suis désespéré car je ne voudrais pas cet enfant. et mon mari est d'accord. pouvez-vous m'aider. pouvez- vous faire quelque chose pour moi. J'espère que oui. Je mets tout mon espoir en vous. Puis-je aller vous voir. que pourrais-je faire.
   

Dans l'attente d'une réponse de votre part.
   

Recevez Monsieur le professeur mes sincères salutations. » (12/11/1972)


Elles sont parfois dans une détresse telle que le suicide apparaît comme la seule issue possible :

 

  « Je vais vous expliquez mon cas et j’espère que vous m’aiderez, car vous êtes mon dernier espoir (…) Je remets mon sort entre vos mains et vous demande si il n’aurait pas un moyen de faire autrement en pratiquant une intervention car je ne désire pas cette maternité et ferai n’importe quoi… et serait capable du pire. Je vous en supplie Docteur ne m’abandonnez pas.

PS : J’ai une peu d’argent malgré que ma situation n’est pas tellement brillante et me rendrai à Paris tout de suite s’il le faut.(13 nov. 72) »

Un lettre sans date exprime le même désarroi profond :    

 

   «  Monsieur le professeur.
 J'ai lu dans ici Paris ce que vous avez osé dire au sujet de l'avortement et je vous approuve. Si j'ai décidé de vous écrire c'est que je suis dans une bien triste situation, je suis enceinte de un mois à peine et ne veut pas de cette enfant j'ai 38 ans avec trois enfants à élever et qui ne sont pas élevés puisqu'ils ont [de 11 à 2 ans] ans dont ma petite de sept ans me coûte cher pour sa santé et la vie n'est pas toujours drôle. J'ai connu quelqu'un et je suis tombée enceinte et ne veut pas refaire ma vie avec le père ; pour moi la chose est atroce. Je ne vis plus. Je songe même au suicide mais mes trois enfants puisque je n'ai pas de famille, j'ai eu malheur sur malheur. J'ai perdu mon mari et six mois après c'était mon père qui est suicidaire ; pourquoi mettre un enfant au monde quand l'on sait que l'on ne le désires pas l'élever Pour ne pas pouvoir lui donner un métier, quelle est cette loi stupide qui existe en France ou les femmes ne sont même pas libre de leur corps. J'ai vu mon docteur, qui m'a conseiller De trouver quelqu'un pour le faire partir mais où je ne peux rien il doit exister cette femme qui le fait mais je suis désespéré  docteur tout est en noir chez moi ne peux même pas manger. Je vais entendu dire qu'il existait des médicaments mais quel médicament. Je suis seul entre quatre murs à peine [illisible] vais-je devenir il y a les autres pays qui font cela mais je n'ai pas d'argent pour y aller. Docteur j'ai recours à vous quelles solutions voyez-vous à mon problème il n'y a que vous pour m'aider. J'attends votre réponse elle est assez urgente avec toute l'espoir d'une réponse.
 Recevez docteur toutes mes sincères salutations


PS docteur si vous ne Voyais pas de solution à mon problème que vais-je devenir
   

Je suis à côté de deux grandes villes X et Y dans toutes les villes il y a sûrement quelqu'un pour faire cela mais qui sont-ils
   

Je suis dans une angoisse terrible »

 

La réponse du Dr Milliez date du 24 janvier 1973 :


    « Madame,
   

Il faudrait que je vous vois. Pouvez-vous venir à Broussais le samedi 3 février, par exemple à 9h du matin ?
   

Ayez l'obligeance de me confirmer votre venue et recevez, Madame, l'assurance de mes sentiments dévoués »
 

Ou encore celle-ci :


    « Monsieur le professeur
   

Si je me décide à vous écrire c'est que j'ai longuement réfléchi. Je vous expose mon cas. Je suis enceinte pour la cinquième fois et mon mari vient de me quitter. Mon médecin ne peut rien faire pour m'aider il m'a dit qu'il n'y avait qu'une solution aller en Angleterre. Mais cela occasionne de très gros gros frais. Pour y aller je serais obligé d'emprunter de l'argent. De plus je supporte très mal mes grossesses. Le début cela se présente bien mais les sept derniers mois il me faut garder le lit et me faire une série de piqûre. Jusqu'à présent tout se passe comme je viens de vous le dire. Ne comptant sur aucun secours de ma famille. Je vais être obligé de travailler. Mais si je garde le lit je ne pourrais le faire et mes enfants ont besoin de manger de plus Noël approche je ne peux pas les priver de ce jour de fête. Si il y a aucune issue à mon cas. Le désespoir me fera faire des bêtises et mes enfants seront entraîner avec moi. Depuis que je sais mon état je suis désespéré. J'ai déjà voulu mettre fin à mes jours deux fois. Et si je le faisais partir moi-même je risque la         prison. J'espère que vous me comprendrez. Si vous pouvez m'aider ou me faire parvenir l'adresse d'un de vos confrères. Ou mieux encore me dire si vous connaissez une adresse en Angleterre. Où l'on aide les gens dans ma situation. Monsieur le professeur excusez-moi d'être aussi exigeante vis-à-vis de vous. Mais voyez- vous quand vous nous trouver seul sans aucune aide de qui que ce soit. Cela est très dur. J'ose espérer que votre réponse m'arrivera à temps. Veuillez agréer Monsieur le professeur mes salutations distinguées. » (01/12/1972)


Réponse le 6 décembre 1972 :


     «  Madame,
   

Je vous conseille de consulter le Docteur Simon 120, boulevard Saint-Germain–Paris 6ème – téléphone 033 67 43.
   

Recevez, Madame, l'expression de mes respectueux hommages

    «  Monsieur
   

Ne sachant vers qui me tourner et ayant lu que vous aviez pris position en faveur de l'avortement lors du procès de Bobigny.
   

Je vous écris car je n'ose dire que je suis désespéré mais il s'en faut de peu. Je suis en instance de divorce. J'ai six enfants âgés de 14 [ans à] 18 mois. Je suis enceinte de quatre ou cinq semaines, mais dernières règles datant du 8 novembre est vivant maritalement, ce nouvel enfant est pour moi une catastrophe. Ayant déjà beaucoup de mal à élever les six enfants, je ne vois pas comment en élevé un septième. De plus ayant été opéré des jambes il y a six ans j'ai eu des ennuis d'arrêt de circulation sanguine lors de mes deux derniers accouchement.
 J'ai bien entendu parler d'un médecin mais il est impossible d'y aller car Nous avons déjà des tas de traites à payer.
 Je viens donc vous demander si vous ne pourriez pas faire quelque chose pour moi.
    Dans l'espoir que vous ne serai pas fâché par ma lettre et en espérant que vous voudrait bien me répondre.
   

Soyez assurés, Monsieur, de ma considération » (09/01/1973)

Réponse le 12 janvier 1973
   

 « Madame,
   

prenez contact le plus rapidement possible avec le Docteur Simon »

Cette dernière lettre enfin, bouleversante :

 

  « Monsieur,
   

Je m'excuse de vous déranger mais peut être êtes vous mon salut mon seul refuge. de vous dépend ma vie. Voici : je suis enceinte et ne veux absolument pas de cet enfant en ayant déjà 5 et un mari malade du cœur. J'ai fait tout ce que je pouvais pour faire une fausse couche mais rien n'y fait. J'ai donc pris une assurance vie et ainsi je pourrais me suicider sans laisser mon mari et mes enfants dans le besoin du moins dans l'immédiat car n'étant pas riche je n'ai pu prendre une assurance de plus de 3 200 000 j'écris en anciens francs. Mais ce qui m'ennuie dans ce projet c'est mon petit garçon de trois ans. Il est toujours derrière moi et dès qu'il ne me voit plus m’appelle et me cherche partout, même la nuit en dormant il m’appelle. Je lui fait deux ou trois chut et il se rendort paisiblement. Ce sera pour lui plus dur. J'ai longuement hésité pour lui. Mais il n'y a rien à faire je ne veux pas de cet autre enfant aussi je vous demanderai si vous pouvez quelque chose pour moi SVP ou si vous ne pouvez ce que je comprends très bien à cause de la loi pouvez vous me donner l'adresse et le montant d'une clinique en Angleterre SVP. Je vous en prie professeur. essayer. La 2ème question serait même très bonne et je puis vous jurer que personne ne saura que c'est vous qui me l'avait donnée. Seulement Je vous demanderais de me répondre vite SVP car la 24ème semaine se termine le 10 décembre. Je vous remercie à l'avance.
 En espérant que vous pourrez peut-être quelque chose pour nous.

Je vous prie de croire Monsieur le professeur à l'expression de mes sentiments les plus distingués.


 

La réponse agrafée à cette lettre montre la compassion du Pr Milliez :
    « Madame,
   

Venez me voir le plus rapidement possible, dès samedi matin, le 2 décembre, si ma lettre vous arrive à temps. Avec mes sentiments dévoués.


Enfin, une partie de ces lettres, 4 sur les 51 sont signées d’autres praticiens qui rendent compte de rendez-vous adressé par le Dr Milliez ou, pour une lettre, de difficultés dans leur pratique. Les Professeurs Simon et Palmer, mais également des compte-rendu d’opération des cliniques des Pays-Bas. Un des lettres de médecin est envoyé par un gynécologue de province qui écrit au professeur qui est aussi son ancien « patron », à propos d’une jeune fille venue le consulter pour une grossesse non désirée, « une histoire semblable à celle de la petite Marie-Claire » :   

    «J'ai discuté du problème de l'avortement avec elle, ce qui m'emmène je crois déjà loin dans la voie de l'illégalité. Je me suis imprudemment permis de lui dire que je vous demanderais conseil. Je lui ai prescrit 10 mg de Benzogynoestyl, et... j'attends votre avis ! Vous pourrez juger mon attitude bien lâche, comme celle de l'interne prétentieux mis au pied du mur, obligé d'en rabattre et d'appeler au secours –la mort dans l’âme– son patron. Bien sûr, une adresse en Angleterre, discrètement obtenue et transmise pourrait résoudre le problème. Mais j'estime que les choses grâce à vous et quelques autres, sont allées trop loin, pour qu'on puisse résoudre le problème de la façon précitée. Un peu de conseils moraux, philosophiques et pratiques –tout un programme pour ne pas dire tout le problème– me serait salutaire. »

Cette dernière lettre montre à quel point le courage du Pr Milliez pour faire évoluer les pratiques et la loi lors du procès de Bobigny est un combat de l’ombre qui nécessite beaucoup de courage et d’engagement. Mais ce courage est communicatif. Et l’on comprend bien, autant en relisant ses propos dans les minutes du procès de Bobigny sur la façon dont il va former des infirmiers et étudiants à pratiquer des avortements que la façon dont ce jeune médecin l’interpelle pour lui demander de l’aide qu’une pratique engagée et sociale de la médecine aura été tout le long de ces années 70 en France, le relais indispensable et l’allié du mouvement féministe.

Violaine Lucas
Présidente de Choisir la cause des femmes
Saint-Nazaire, le 28 septembre 2021