Elles avaient en commun des voix dont on reconnaissait facilement le timbre. Celle de Gisèle, grave et posée et celle de Leïla, sonore et chantante. Mais quels que furent le rythme ou le
débit, le souffle ou l’accent, leurs mots atteignaient immanquablement leur cible. Elles avaient en commun la puissance de conviction des grandes oratrices et partageaient un même combat
anti-colonial, la cause palestinienne.
Leïla Shahid était née en 1949 à Beyrouth au Liban, où sa famille avait été exilée de Palestine en raison de son engagement « dans la lutte contre l’occupation britannique et le mouvement
sioniste » (Le Monde 18 février 2026).
En 1967, à la suite de la guerre des six jours Leïla Shahid, renonce à des études de médecine, entre dans le parti politique du Fatah, principal mouvement de l’organisation de Libération de la
Palestine et décide de suivre des études d'anthropologie et de sociologie. Dans ce cadre elle étudiera les camps palestiniens qui la fascinent car elle y retrouve « une Palestine refabriquée, par
familles, par quartiers, villages et villes, une Palestine qui remplaçait le pays perdu. Ma Palestine, c'était les camps ! Ce n'était pas un sacerdoce, ou quelque entrée taciturne dans les
ordres, mais une joie immense, un plaisir intense, une vraie fête. » (Le Monde, 26 janvier 2005).
La 1ère intifada, en 1969, devient le sujet de son mémoire de maîtrise, mais elle est contrainte de quitter le Liban lorsque la guerre y éclate en 1975. Elle part alors pour le Maroc d’où est
originaire son époux, le romancier Mohamed Berrada. Elle reviendra à la Palestine en 1987, lors de la seconde intifada sur laquelle elle écrira dans la Revue d’études palestiniennes. En 1989,
Yasser Arafat souhaite nommer des femmes aux postes de représentantes de l’autorité palestinienne. Il nommera Leïla Shahid en Irlande, puis aux Pays-Bas et au Danemark avant de lui faire
rejoindre Paris en 1993.
Elle fut ainsi, la représentante de la Palestine en France à partir de 1993 puis à Bruxelles auprès de l’Union européenne de 2006 à 2015.
Avec les accords d’Oslo, en 1993, Leïla Shahid put enfin se rendre en Palestine dans les villes où sa famille avait vécu et où leurs maisons étaient dorénavant occupées par des israéliens. Mais
elle constata comme le rapporte la journaliste du Monde Mouna Naïm, qui l’interrogeait en 2005, que si l’on pouvait déplacer les gens, les lieux «gardaient leur mémoire. La présence israélienne
n'est pas arrivée à occulter la mémoire palestinienne. » A cette même journaliste qui lui demandait pourquoi elle n’écrivait pas une livre sur sa vie, elle répondait : « (…) mon rôle est de
parler, d'expliquer ce qui se passe en Palestine. (…) les Palestiniens subissent les conséquences de deux faits historiques qui ont lieu sur le continent européen : le génocide du peuple juif et
l'antisémitisme d'une part, la colonisation et le racisme anti-arabe de l’autre". (Le Monde 26 janvier 2005)
Le 4 avril 2022, nous avions invité Leïla Shahid à l’hommage que notre association rendait à Gisèle Halimi sa co-fondatrice avec Simone de Beauvoir sur France Inter. La présence de Leïla devait
beaucoup au travail de Emmanuel Faux, fils de Gisèle Halimi et Claude Faux, qui avait organisé avec nous cet hommage. Au côté de Serge Halimi et Régis Debray, Leïla Shahid témoignait sur les
engagement internationaux de Gisèle.
Nous rapportons ici des extraits des propos qu’elle tint lors de cette soirée dont vous pouvez retrouver l’intégralité sur le lien en fin d’article. Pour Leïla, Gisèle Halimi incarnait la «
cohérence » dans l’engagement, ne dissociant pas droits des femmes et droits des peuples, ni lutte contre le patriarcat et lutte contre le colonialisme.
Elle disait ainsi le 4 avril 2022 :
« Non seulement (Gisèle) était un mentor pour moi avant que je la connaisse, mais lorsque je suis arrivée en France dans les années 70, on s’est très vite entendu. Je vais vous dire pourquoi.
Parce que j'étais au début, présidente de l'union des étudiants palestiniens, la première femme, et lorsque j'étais invitée par des rassemblements féministes, (c’était vraiment le début du
féminisme) on me disait : "Voilà, tu es invitée, tu peux parler de tout, sauf de la Palestine ». Et je disais : « Je ne comprends pas ». Et on me disait : « Mais parce que nous ici on est des
féministes et on ne mélange pas politique et droits des femmes. » Je disais : « Mais comment est-ce qu'on peut diviser les droits ? Les droits de l'homme, les droits des femmes, les droits des
peuples, le droit des civilisations. On ne peut pas les séparer. »
Je ne connaissais pas encore assez bien Gisèle. Je crois que je ne la connaissais même pas du tout. Et j'ai commencé par avoir une idée -je vais vous dire très sincèrement- assez tronquée de ce
qu'était le féminisme européen, toi (Régis Debray) tu parles du Nord et du Sud. Mais moi je dirais que j'avais déjà rencontré beaucoup de féministes arabes. Elles avaient commencé déjà au XVIIIe
siècle en Égypte, donc c'est pas seulement un combat des femmes du Nord, c'est aussi un combat des femmes du monde entier, et en particulier en Afrique. Et donc, mais… Vous savez, j’ai le même
caractère, un peu insolent que Gisèle. Ce problème, ce problème, je dois vous le dire, j'ai travaillé en Irlande, au Pays-Bas, en Belgique, en France, à l'Unesco et à l'union européenne, le seul
endroit où on m'a dit qu'il fallait que je censure le sujet politique palestinien, c'était en France.
Un jour, je suis invitée par Choisir, ma chère Violaine, pas de ta génération, des beaucoup plus âgées, un peu plus de mon âge, et je dis à Gisèle : « Écoute Gisèle, si tes copines de Choisir
vont me dire que je peux parler de tout, sauf du côté politique des droits, des droits universels, des droits aux droits, (j’avais fait un article qui s'appelait le droit aux droits), je préfère
ne pas venir. Elle me dit « Pas du tout. Nous Choisir, on a une vision complète des droits. On ne sépare pas le droit des peuples, le droit de l'homme, les droits de la femme, les droits de
l'enfant, et nous t'invitons parce que nous voulons avoir une vision de ce que tu dis. Cette cohérence de Gisèle qui m'a toujours tellement impressionnée. »
Plus que jamais donc nous restons et resterons fidèles aux combats de ces deux femmes, militantes des droits des femmes et des peuples et décidées à lutter coûte que coûte contre patriarcat et
colonialisme et pour la cause palestinienne.
Leïla Shahid rejoint dans son amie Gisèle dans notre mémoire féministe et ces deux grands voix vont continuer à guider nos pas et nos mots !
Nos pensées accompagnent la famille de Leïla Shahid, à qui nous adressons nos très sincères condoléances.
(À écouter sur le lien suivant à partir de 1h40’ : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/soiree-speciale-culture/gisele-halimi-une-visionnaire-du-lundi-04-avril-2022-4645308)
